M. Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande mosquée de paris, à Alger16 : «Ce n’est pas n’importe qui qui peut être Algérien»

Après une première partie d’entretien riche et dense, marquée par un passage fort où le recteur de la Grande Mosquée de Paris, M. Chems-Eddine Hafiz, est revenu sur la visite du pape Léon XIV en Algérie, les crises internationales et la polémique autour du Ramadan, la suite s’annonce tout aussi captivante. Dans cette deuxième partie, les sujets se font encore plus sensibles. Racisme, tensions en France, relations franco-algériennes : le recteur aborde sans détour des questions brûlantes et n’hésite pas à dire les choses avec franchise.

Entretien réalisé par G. Salah Eddine

Vous avez affirmé qu’il existe en France une forme de rejet spécifique visant les musulmans et avez utilisé le terme «musulmanophobie ». Quelle nuance souhaitez-vous apporter entre ce terme et celui d’islamophobie, souvent employé dans le débat public ?
Je suis avocat, je suis un homme de lettres, j’aime l’écriture et les mots. Je sais que chaque mot a une importance. Lorsqu’on ne qualifie pas un acte discriminatoire, est-ce qu’il n’existe pas ? Nous avons vu la polémique autour du mot islamophobie. C’est un mot qui peut faire débat, car on considère que c’est l’islam qui est mis en cause.
J’ai tenté une première définition en parlant de « haine et discrimination contre les musulmans ». La haine, c’est un sentiment, alors que la discrimination est une qualification juridique. Le terme est long. À l’occasion d’un sondage que j’ai commandé à l’IFOP en juillet 2025, j’ai pensé à ce mot : « musulmanophobie », car c’est une qualification d’un acte de discrimination, d’un délit ou d’un crime commis contre un musulman ou contre un bien matériel, une mosquée, un lieu de culte.
J’ai considéré que ce mot peut s’inscrire dans la qualification d’un acte anti-musulman. Je l’ai proposé, mais je ne cherche pas à l’imposer. Plus on est précis dans la terminologie, plus on est susceptible de sortir de ces débats qui oublient l’essentiel.
Il y a aujourd’hui des profanations de tombes musulmanes, de mosquées. On attaque régulièrement des lieux de culte musulmans ainsi que des musulmans et des musulmanes. Comment définir ces actes pénalement répréhensibles ? Je propose ce mot sans oublier l’essentiel, car je le dis : aujourd’hui, en France, ce n’est pas simple d’être musulman.
J’interpelle les pouvoirs publics en permanence pour leur dire que je ne demande rien d’autre qu’une justice pour toutes les discriminations. Le racisme, l’antisémitisme, la musulmanophobie : il ne doit pas y avoir de hiérarchie. Ce sont des discriminations qui concernent tout le monde. Au moment où l’on s’attaque à un groupe de personnes pour les injurier ou les violenter, c’est anormal. Il faut qu’il y ait un dispositif juridique et des mesures de prévention contre les actes anti-musulmans pour que l’on puisse vivre sereinement dans ce pays. Moi, je pense à des jeunes musulmans qui ont 10 ou 12 ans, qui sont français, mais que l’on considère uniquement comme musulmans et que l’on exclut de la société. Il faut être vigilant sur cela, car exclure une partie de la société française pour ce qu’elle est, comme communauté de croyants, n’est pas acceptable. Je considère qu’on ne peut plus laisser faire.
C’est pour cela que la Grande Mosquée de Paris dénonce à chaque fois tout acte commis contre les musulmans de France. Aujourd’hui, il suffit d’allumer la télévision ou d’aller sur certains médias : pratiquement pour n’importe quoi, on attaque les musulmans, cela devient presque humoristique.
Le Ramadan dernier, certains ont même affirmé que les pénuries d’œufs étaient dues aux musulmans ; pour l’huile, c’est pareil. C’est assez problématique. Il faut que cela s’arrête. Il faut une vraie politique de lutte contre ces dérives.

Ça a en effet l’air caricatural. J’aimerais approfondir ce point en vous citant : « Aujourd’hui, nous, musulmans, sommes un problème.» C’est une phrase lourde qui ressort de votre intervention sur BFMTV. Certains ne réalisent pas encore cela. Que leur dites-vous ?
Je leur dis d’être vigilants. Il ne faut pas exagérer les choses aujourd’hui, mais il y a une alerte. À un moment donné, on voit des hebdomadaires, des journaux, des chaînes de télévision qui ne cessent de pointer du doigt les musulmans. Pourquoi ? Qu’ont-ils fait de mal pour être en permanence stigmatisés ?
Je pense que chacun a le droit de vivre dans un pays, dans la patrie des droits de l’Homme. J’ai envie de vivre en sécurité, pour moi, ma famille et mes proches. Je suis intransigeant lorsqu’il s’agit de défendre la sécurité des musulmans. C’est mon devoir. Ce n’est pas un privilège d’être le recteur de la Grande Mosquée de Paris. C’est une responsabilité que j’assume entièrement.
À chaque fois qu’on attaque un musulman, je serai là pour défendre sa dignité. C’est dans les statuts de la Grande Mosquée de Paris, en 1919, lorsqu’il a été convenu par les autorités françaises de créer cette institution.

On va parler des relations franco-algériennes. Vous tentez depuis un moment de les apaiser. On assiste à une désescalade qui semble toujours plus fragile et exposée à une réescalade. Quelle est la solution ?
Je n’ai pas le pouvoir d’apaiser, je cherche à contribuer à mon échelle. Car la Grande Mosquée de Paris, depuis son inauguration en 1926, a été une passerelle entre la France et l’Algérie. La relation entre la Mosquée de Paris et l’Algérie est évidente. Nous sommes une institution française, mais nous avons un lien très fort avec l’Algérie. Depuis ce moment-là, lorsqu’il y a une bonne entente entre les deux États, entre les deux présidents de la République, entre les deux sociétés, la Grande Mosquée de Paris vit harmonieusement cette relation. Lorsqu’il y a une crise, comme celle-ci, nous en souffrons énormément. Nous avons souffert de cette crise. J’essaie toujours, à mon niveau, sans sortir du cadre de mes prérogatives. Je considère qu’aujourd’hui, nous avons une histoire commune et douloureuse. Nous avons connu 132 ans de colonisation dure et violente, mais en même temps, aujourd’hui, il faut regarder l’avenir.
Je considère que l’avenir peut se construire entre les deux pays. Nous avons une très grande communauté algérienne en France, une proximité géographique rare. Nous avons aujourd’hui beaucoup d’intérêts communs que nous pouvons développer au bénéfice des deux peuples. On peut faire des choses ensemble. C’est mon rêve, j’espère que ce n’est pas une utopie.
J’essaie donc d’apporter ma pierre à l’édifice. J’ai fait une lettre conjointe avec le cardinal d’Alger, Mgr Jean-Paul Vesco, qui lui aussi est préoccupé par cette situation. Mon intérêt est de préserver la communauté algérienne en France. Elle est importante, elle est ancrée dans la vie de la société française. C’est une très vieille immigration, c’est la première immigration en France.
Aujourd’hui, cette communauté a joué un rôle dans la construction de la France. Partout où vous allez en France aujourd’hui, dans un hôpital, dans la police, dans les écoles, vous trouverez des Mohamed, des Karim, des Nadia… Qu’est-ce qu’on en fait ? Ils sont français, mais sont extrêmement attachés à leur pays natal, l’Algérie.
En même temps, le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, depuis qu’il est président, n’a cessé de rappeler qu’aujourd’hui, entre un Algérien vivant en Algérie ou à l’étranger, il n’y a pas de différence. Il a toujours considéré que la diaspora algérienne fait partie intégrante de la nation.
Que demander de plus ? C’est vraiment important aujourd’hui que ces Algériens qui sont aux États-Unis, en Europe ou dans le Golfe se sentent protégés par leur pays natal, mais en même temps qu’ils vivent pleinement dans la société du pays où ils sont.
En tant que musulmans, sur le plan du comportement, on rappelle que le bon musulman est celui qui est utile à la société dans laquelle il vit. Un bon musulman aujourd’hui, en France, doit travailler pour la société française sans oublier ses racines. Cette binationalité est une chance pour les deux pays.

Récemment, une nouvelle polémique, parmi des centaines d’autres, a surgi, venant de nouveau bouleverser les relations franco-algériennes. Le procureur français antiterroriste Olivier Christen a évoqué, dans une intervention sur Franceinfo, l’Algérie dans des procédures pour « terrorisme d’État ». Cette déclaration a déclenché une réaction officielle de la diplomatie algérienne, qui a affirmé que ces propos s’inscrivaient dans un «contexte français délétère ». Quel est votre commentaire ?
Je suis triste d’entendre cela. Un procureur qui s’exprime publiquement sur un tel sujet, c’est un peu singulier. On aurait pu éviter cela. Je ne connais pas le fond du dossier ni la base sur laquelle ce procureur s’exprime sur un terrorisme d’État. C’est extrêmement grave.
L’Algérie, qui a souffert du terrorisme… Je crois que c’est le pays musulman qui a le plus souffert du terrorisme. Aujourd’hui, je pense qu’il faut éviter ce type de déclarations qui rendent encore plus toxiques les relations entre les deux nations. J’espère que cela va s’apaiser.
Je crois vraiment aux relations entre les deux chefs d’État. Il y a une véritable affection entre les deux présidents, bien évidemment chacun défendant les intérêts de son pays. Je pense en tout cas que le Président Tebboune a démontré son intention de faire apaiser les choses. À chaque fois que cela a été nécessaire, il est sorti de son silence. Quand il y a eu la crise avec les propos de Bruno Retailleau, il a récemment reçu le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez. À chaque fois que c’était possible, il a tenté d’apaiser les choses.
Nous sommes à la fin du mandat de M. Macron. J’espère que M. Macron, qui lui aussi a déclaré qu’il resterait jusqu’au dernier jour de sa mandature comme un défenseur de la relation entre la France et l’Algérie… Je lui dis que s’il est sincère, il trouvera à ses côtés le recteur de la Grande Mosquée de Paris pour essayer véritablement d’arrêter cette escalade qui ne sert à rien.

Vous avez affirmé récemment que « la femme musulmane est l’avenir de la religion et de la République ». Concrètement, quel rôle doit-elle jouer pour faire de cet avenir un avenir radieux ?
Je vous remercie de me lire. Je considère que la femme est l’avenir. Quand vous regardez l’histoire de l’islam, à chaque fois que l’islam a rayonné à travers le monde, c’est lorsque la femme musulmane n’était pas stigmatisée, mais au contraire rayonnante. Nous avons eu des savantes musulmanes.
Du vivant du prophète Mohammed (paix et salut sur lui), c’était un moment très important pour la femme, car elle était impliquée dans la société. Sa femme Aïcha (que Dieu soit satisfait d’elle) l’a accompagné jusqu’à la fin de sa vie. C’était une grande théologienne, elle a transmis son message. Il y a aussi son épouse Khadija (que Dieu soit satisfait d’elle), qui, il faut le rappeler, est la première personne à s’être convertie à l’islam après le Prophète.
On voit dans les versets coraniques comment on parle de la femme musulmane, de son identité, de son patrimoine : c’est important. Aujourd’hui, en tant qu’Algérien, je vois le rôle des femmes en Algérie : les infirmières, les moudjahidate, les médecins… Ces femmes ont montré leur résilience.
C’est celle qui vous enfante, c’est votre mère, c’est ma mère, ce sont mes filles, mes sœurs. Aujourd’hui, je crois qu’à travers un certain nombre de lectures patriarcales du Coran, on a essayé de les disqualifier. Ibn Badis, lorsqu’il a créé l’Association des oulémas, est le premier à avoir créé des écoles mixtes. Il disait qu’une jeune fille à qui on enseigne, c’est elle qui va faire rayonner notre société. Il faut leur donner cette possibilité.
Moi, je considère aujourd’hui qu’elles sont égales à l’homme. Il n’y a pas de domination de l’homme sur la femme. On est égaux, mais pas identiques : c’est cela la nuance. J’ai publié un livre sur les héroïnes de l’islam, car je considère que la femme doit être reconnue et valorisée pour son statut.

L’Algérie est un pays qui, contrairement à ce qui peut être dit, pense énormément aux autres. À un moment, on l’appelait la « Mecque des révolutionnaires ». Un commentaire ?
Oui. Vous savez, en 1962, il faut le rappeler aux jeunes : lorsque l’Algérie allait acquérir son indépendance, elle a refusé de le faire seule. Elle a dit qu’elle voulait que tous les peuples africains puissent, en même temps qu’elle, recouvrer leur indépendance. On voit que même dans la difficulté, le peuple algérien pense aux autres. Il est dans la souffrance, dans la difficulté, mais malgré cela, il ne cherche pas à s’en sortir seul. Il essaye de regarder l’autre, parfois même avant lui. C’est un message d’humanité important.

Certains essayent de dénigrer l’image de l’Algérien, on parle souvent d’algérophobie. Que leur répondez-vous ?
Vous savez, je viens de publier un article dans El Moudjahid, hier (samedi 11 avril 2026), où je disais que ce n’est pas n’importe qui qui peut être algérien. Être algérien, ce n’est pas seulement être né dans un pays. On a des valeurs, on a des principes. Et malgré les difficultés, vous voyez que le peuple algérien a traversé des crises très importantes, notamment pendant la colonisation. Après l’indépendance, il y a eu des moments où on a voulu remettre en cause cette identité algérienne.
L’algérophobie n’existe pas depuis hier. Elle a été à plusieurs reprises mise en avant, mais malgré cela, l’Algérien continue son chemin, heureux et ouvert à l’autre. Même quand quelqu’un veut le dénigrer ou l’insulter, il rappelle la sourate Al-Furqan et dit « Salam ». Je trouve qu’aujourd’hui, c’est extrêmement important de rappeler notre fierté algérienne, sans en faire plus que les autres, mais en affirmant notre particularité. Car nous avons une histoire ancrée dans le sacrifice d’un million et demi de chouhada, il ne faut pas l’oublier.

Certains essayent aujourd’hui de créer la division au sein de notre peuple algérien. Ils sont parfois soutenus par des pays hostiles à l’Algérie. Un commentaire ?
Oui, aujourd’hui, les tentatives de division du pays se font en essayant de faire croire qu’il y a des différences profondes entre notre peuple. Bien sûr qu’il y a des différences. Nous sommes un immense peuple. Nous sommes le plus grand pays d’Afrique et le 10e plus grand au monde. Bien sûr qu’il y a une diversité, mais il y a un dénominateur commun : notre algérianité. Et cette algérianité, peu importe l’endroit où l’on se trouve, elle reste intacte.
Moi, je suis en France, je suis franco-algérien, mais notre algérianité, on ne peut pas la remettre en cause ni la toucher. Je ne laisserai jamais faire cela.

Enfin, quel message souhaitez-vous adresser aux Algériens de la diaspora ?
Gardez votre fierté par rapport à notre pays. One, two, three, vive l’Algérie ! Moi, j’ai ma petite-fille qui, lorsqu’elle a des difficultés, dit : « Ma grand-mère m’a appris : Tahia Djazaïr. »
G. S. E.
Suite et fin

ALGER 16 DZ

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