



À l’approche de 2030, le Maroc semble s’être lancé dans une course effrénée contre la montre, mais surtout contre son propre peuple. Sous couvert de modernité et de co-organisation de la Coupe du monde, le royaume opère une transformation urbaine à coups de bulldozers, où l’image de marque internationale prime désormais sur la dignité des classes populaires.
Le programme « Villes sans bidonvilles », ressorti des tiroirs après vingt ans de stagnation, sert aujourd’hui d’alibi parfait pour une opération de nettoyage social d’une violence inouïe. Ce qui est présenté officiellement comme une lutte contre l’insalubrité ressemble de plus en plus à une purge urbaine destinée à libérer des terrains stratégiques. À Casablanca, les pelleteuses ne font pas de distinction : quartiers historiques, édifices religieux et commerces de proximité sont rasés pour laisser place à des complexes touristiques et des axes routiers clinquants.
Le cynisme de l’opération réside dans le décalage entre les promesses de relogement et la réalité du terrain. Exiger 100.000 dirhams de ménages survivant grâce à l’économie informelle pour accéder à un logement social est une insulte à leur précarité. C’est, ni plus ni moins, une manière d’exclure les plus pauvres du futur paysage urbain marocain pour ne pas « tacher » la photo lors du Mondial.
Violations massives et clientélisme du Makhzen
Le rouleau compresseur ne broie pas que du béton, il pulvérise aussi des vies économiques. À Salmia, des milliers de commerçants et d’artisans, piliers de l’économie réelle, ont vu leur gagne-pain s’arrêter net. La promesse de la mairie de Casablanca — un terrain de 260 hectares pour les ferrailleurs — ressemble à un écran de fumée : aucun calendrier, aucune concertation, juste un vide sidéral. Des contribuables en règle se retrouvent traités comme des parias du jour au lendemain, jetés dans une précarité que le Palais refuse de voir.
Pour éteindre l’incendie médiatique, le gouvernement brandit le slogan usé de « Villes sans bidonvilles ». Mais sur le pavé, la réalité est plus sombre. Entre les recensements truqués qui excluent les familles installées depuis quarante ans et le racket des 100.000 dirhams exigés pour un logement social, le compte n’y est pas. Demander une telle fortune à des ménages qui survivent au jour le jour, c’est les condamner soit à l’endettement à vie, soit au dénuement total. L’indignation ne se limite plus aux réseaux sociaux ; elle devient un cri de ralliement pour la société civile. La Ligue marocaine pour la citoyenneté et les droits de l’Homme ne mâche plus ses mots en dénonçant des « violations massives » et une gestion d’une opacité totale. Car derrière le paravent du Mondial 2030, le masque tombe : ce n’est pas l’insalubrité que l’on combat, c’est une opération de spoliation foncière à grande échelle.
Il s’agit de libérer les zones les plus rentables du pays pour les offrir sur un plateau d’argent aux lobbies immobiliers et aux cercles d’influence proches du Makhzen. L’objectif est limpide : plaire aux investisseurs étrangers et aux touristes de luxe en gommant toute trace de pauvreté, quitte à déporter les populations locales loin des centres névralgiques.
La résistance brisée par la matraque
Le mépris a fini par engendrer la révolte. À Aïn Borja, le courage a pris la forme de chaînes humaines dressées face à l’acier des bulldozers. Mais dans ce royaume de l’apparence, la réponse ne se fait jamais attendre : les forces auxiliaires ont rapidement brisé cette résistance pacifique, sécurisant les démolitions au détriment du droit humain.
Cette tension est exacerbée par des actes symboliques d’une rare violence, comme la destruction de mosquées historiques à Casablanca pour faire de la place à des projets de prestige. Le Maroc de 2026 semble être devenu le prisonnier de ses propres lobbies, privilégiant une vitrine internationale factice et « instagrammable » au détriment de milliers de citoyens sacrifiés sur l’autel de la gloire sportive. La fracture entre le peuple et ses dirigeants n’a jamais été aussi profonde.
À mesure que 2030 approche, le contraste entre les stades futuristes et la détresse des déplacés de l’intérieur devient insupportable. Le défi n’est plus technique ou financier ; il est moral. La question est désormais de savoir si le Makhzen est prêt à sacrifier la justice sociale sur l’autel d’un événement sportif éphémère. Car si la vitrine est magnifique mais que les fondations humaines sont en ruines, le réveil post-Mondial risque d’être brutal pour le tissu social marocain.
Amira Benhizia
