
L’Aïd El-Adha approche, et avec lui, cette atmosphère unique qui transforme les villes et les périphéries en vastes marchés à ciel ouvert. Odeur de paille humide, poussière soulevée par les pas, bêlements qui couvrent les conversations, camions qui déchargent leur cargaison animale dès l’aube… Tout rappelle que l’on entre dans une période à part, où la tradition religieuse rencontre frontalement la réalité économique.
Mais derrière cette scène familière, quelque chose a changé. Cette année, le marché du mouton n’est plus seulement un rendez-vous saisonnier. Il ressemble davantage à un thermomètre social, révélant sans filtre les tensions du pouvoir d’achat.
A une semaine de l’Aïd El-Adha, Alger16 s’est déplacé au cœur des points de vente de la périphérie d’Alger-Est, plus précisément à Dergana, Rouiba et Aïn Taya, caméra et carnet en main, pour voir ce marché de l’intérieur, écouter ceux qui le font vivre et comprendre comment les familles composent avec des prix devenus difficiles à ignorer.
Reportage réalisé par G. Salah Eddine
Dès les premiers pas dans les espaces de vente, on reconnaît l’endroit sans même avoir besoin de réfléchir. Le sol poussiéreux, les barrières montées à la va-vite, les enclos serrés où les moutons bougent lentement et ce mélange permanent de voix, de négociations et de bêlements qui ne s’arrêtent jamais vraiment.
On avance avec le flux des visiteurs. Par moment, tout se fige devant un enclos : un regard, une estimation rapide, un prix qui tombe et le reste devient secondaire. Autour, chacun vit sa propre scène. Un père hésite, un enfant s’éloigne en riant, un vendeur tire sur une corde… et la discussion s’interrompt dès que le prix est prononcé.
Très vite, un vendeur, ne sachant pas qu’on est des journalistes, nous interpelle : «Vous venez acheter, j’ai ce qu’il vous faut ! Vous voyez ce mouton, je vais vous faire un prix, vous pouvez le prendre pour 146 000 dinars. »
On en profite pour l’interroger sur les prix pour avoir les réponses les plus réelles possibles. C’est simple. Très vite, on a été étonnés. Le prix du mouton le plus bas est à 85 000 DA. C’est un mouton très léger, très petit. On s’interroge spontanément sur le coup : « Vous êtes sûrs qu’il a six mois ? » Le vendeur nous répond : « Mais oui, ne vous inquiétez pas je sais ce que je vends.»
On décide alors de voir d’autres vendeurs, ce sont les mêmes prix à quelque 1 000 à 2 000 dinars de différence entre les vendeurs. Le mouton moyen est entre 120 000 et 140 000 dinars. Ceux qui sont relativement grands sont entre 140 000 et 170 000 dinars. Tandis que les très grands sont à plus de 170 000 dinars. Les plus petits sont donc entre 85 000 et 120 000 dinars.
Des prix qui, contrairement à l’année dernière, où ils étaient déjà très élévés, ont encore augmenté. On finit par se présenter aux vendeurs en tant que journalistes. Ils nous expliquent que les moutons cette année, malgré la hausse des prix, connaissent toujours une bonne affluence même si beaucoup de gens ont privilégié les moutons importés.
Un acheteur dans la trentaine confie à Alger16 : « Avant, on venait pour acheter. Maintenant, on vient surtout pour voir si on peut encore se le permettre. »
Un peu plus loin, un vendeur ajuste un enclos en plein passage et lâche, à Alger16, sans même lever la voix :
« Cette année, si tu n’as pas ton budget en tête avant de venir, tu es perdu. Il n’y a plus de marge d’improvisation. »
Entre les deux, le dialogue est constant mais déséquilibré : des familles qui tentent de préserver un rituel et des vendeurs qui composent avec un marché devenu imprévisible.
Très vite, en avançant d’enclos en enclos, une réalité s’impose : le mouton local a changé de catégorie. Il n’est plus seulement cher, il est devenu difficile à atteindre pour une grande partie des familles.
Les chiffres circulent partout, parfois dits à voix basse comme une information qu’on hésite à croire. Autour de 90 000 dinars l’an dernier, le prix moyen semble déjà loin. Cette année, certains moutons locaux montent jusqu’à environ 120 000 dinars, selon le poids et la qualité.
L’effet est immédiat sur les comportements. Les familles s’arrêtent, évaluent, puis repartent. Certains sortent leur téléphone pour comparer, comme si une autre réalité pouvait exister ailleurs. D’autres restent silencieux, coincés entre tradition et budget.
Un vendeur rencontré sur place confie à Alger16, en continuant à attacher un mouton : « C’est devenu un autre marché. Même nous, on est surpris des niveaux cette année. » Autour de lui, les réactions sont similaires : moins d’achats impulsifs, plus de calculs, plus d’hésitations.
Dans ce contexte, le mouton local n’est plus un choix automatique. Il devient presque une position. Une partie des familles continue de le privilégier, par attachement à la tradition et à la symbolique.
Un acheteur d’une quarantaine d’années résume la situation en quelques mots : «C’est cher, oui… mais pour l’Aïd, on préfère le local. Même si ça pèse sur le budget. » Et dans cette phrase simple, tout se joue : entre l’attachement à une tradition qui reste forte et une réalité économique qui, elle, ne laisse plus beaucoup de place à l’hésitation.
Les moutons importés offrent une bouffée d’air aux citoyens
À quelques mètres seulement, le décor reste presque le même, mais l’atmosphère change complètement. Les bêlements continuent de couvrir une partie des conversations, les vendeurs appellent toujours les passants, mais ici, on sent moins l’hésitation et davantage une forme de soulagement collectif. On entre dans l’univers des moutons importés, devenu cette année un point d’équilibre essentiel pour de nombreuses familles.
Alignés par dizaines dans des espaces dédiés, les moutons attirent un flux continu de visiteurs. Les prix affichés, entre 48 000 et 50 000 dinars, reviennent dans presque toutes les discussions. Dans le contexte actuel, ce montant représente pour beaucoup la seule possibilité réaliste de célébrer l’Aïd sans déséquilibrer totalement le budget familial.
Les comportements changent aussi. Les familles avancent plus vite, les discussions sont plus directes. Ici, on ne vient plus vraiment “chercher” un mouton pendant des heures, mais récupérer un achat déjà effectué via la plateforme numérique dédiée mise en place pour l’opération.
Devant un enclos, un père de famille venu récupérer son mouton affiche un léger sourire en discutant avec Alger16 :
« Alhamdoulilah, c’est une très bonne initiative. Les moutons locaux sont devenus trop chers pour beaucoup de familles. »
Un autre acheteur nous confie, presque soulagé : « L’année dernière, je n’avais pas réussi à acheter. Cette fois, avec le système par internet, c’était plus simple et plus organisé.» Autour de nous, la même ambiance revient souvent : des familles satisfaites d’avoir pu sécuriser un mouton à un prix jugé accessible, des couples qui vérifient les références sur téléphone, des enfants qui regardent les animaux avec excitation pendant que les adultes semblent surtout soulagés d’avoir “réglé le problème”. Pour beaucoup, le mouton importé n’est plus vu comme une alternative secondaire, mais comme une solution concrète qui a permis à de nombreuses familles de maintenir la tradition malgré la hausse générale des prix. Même les vendeurs reconnaissent l’impact de cette opération. L’un d’eux explique à Alger16 : « Cette année, le mouton importé a aidé énormément de familles. Sans ça, beaucoup seraient repartis sans mouton. »
Et même dans cet espace plus organisé, les comparaisons continuent. Très vite, un débat revient dans les discussions : Roumanie ou Espagne.
Les moutons roumains semblent globalement avoir la préférence des visiteurs. Plus imposants visuellement, ils donnent à beaucoup l’impression d’un meilleur rapport qualité-prix. Les moutons espagnols, eux, sont parfois jugés plus petits malgré des tarifs similaires.
Dans ce détail qui peut sembler anodin, une réalité apparaît pourtant clairement : aujourd’hui, l’achat du mouton dépasse largement la simple tradition.
Une chaîne longue et fragmentée
Les moutons importés c’est bien, mais les moutons algériens sont toujours aussi chers. En avançant plus profondément dans le marché, un autre récit se dessine. Moins visible pour ceux qui viennent simplement acheter, mais omniprésent dès qu’on prend le temps d’écouter les éleveurs et les revendeurs. Une sorte de mécanique complexe, où le prix final ne se décide jamais à un seul endroit.
Plusieurs professionnels et vendeurs sur les lieux nous expliquent que le parcours du mouton s’est allongé au fil des dernières années. Il ne passe plus directement de l’éleveur au consommateur. Il transite, change de main, traverse plusieurs intermédiaires avant d’arriver sur les points de vente. Et à chaque étape, une nouvelle marge s’ajoute.
Un éleveur rencontré sur place nous confie, en regardant ses bêtes avec calme :
« Ce n’est pas seulement le coût de production. Le problème, c’est le chemin qu’il fait avant d’arriver ici. Entre nous et le client final, il y a trop d’intermédiaires et chacun prend sa part. »
Autour de lui, d’autres acquiescent. Mais loin d’un ton accusateur, le constat est plutôt celui d’un système devenu plus long, plus fragmenté, où chacun trouve sa place, mais où le prix final s’alourdit naturellement au fil du parcours.
En poursuivant l’échange, un autre facteur revient avec insistance dans les discussions : la sécheresse. Un sujet évoqué sans dramatisation excessive, mais avec lucidité.
Les éleveurs expliquent que les dernières saisons ont été marquées par un manque de pluie et une baisse des pâturages disponibles. Résultat : moins d’alimentation naturelle, donc davantage de recours aux aliments achetés.
Un professionnel du secteur nous explique avec simplicité : « Quand la pluie est rare, on dépend plus des aliments achetés. Et ça change tout dans les coûts. »
Dans ce contexte, même les variations modestes du prix des aliments pour bétail deviennent importantes à l’échelle d’un élevage entier. Plusieurs éleveurs parlent d’un équilibre plus serré, où chaque dépense compte davantage qu’avant.
Et en continuant la visite entre les enclos, une conclusion s’impose doucement, sans être forcée. Le prix du mouton local n’est pas le résultat d’un seul facteur, mais l’addition de plusieurs réalités qui se superposent : un circuit long, des coûts de production plus lourds et des conditions naturelles parfois imprévisibles.
Un ensemble complexe, qui finit par se refléter directement sur le marché… et sur le choix final des familles.
Une classe moyenne sous arbitrage permanent
Dans les échanges avec les acheteurs, un constat revient sans forcer : la classe moyenne est celle qui ressent le plus fortement cette période. Pas dans un discours théorique, mais dans du très concret, du quotidien pur.
Entre les loyers, les crédits immobiliers, les frais de transport, la rentrée scolaire et cette année les démarches liées à AADL 3, beaucoup de foyers jonglent avec plusieurs engagements en même temps. Et l’Aïd vient s’ajouter à cette équation déjà chargée.
Un père de famille rencontré sur place confie à Alger16, en regardant rapidement son téléphone avant de lever les yeux vers les enclos :
« Entre AADL 3, les examens des enfants et les dépenses du mois, tout arrive en même temps… donc on doit prioriser. L’Aïd reste important, mais on calcule plus qu’avant. »
Cette logique d’arbitrage est visible partout dans le marché. Certains avancent sans hésiter, d’autres comparent longuement et beaucoup finissent par ajuster leur choix selon ce que permet réellement le budget du moment.
Mais dans ce contexte, un changement majeur a modifié l’équilibre cette année : la présence des moutons importés. Pour de nombreuses familles, ils ont joué un rôle de “solution accessible”, permettant de maintenir le rituel sans entrer dans une pression financière trop forte.
Une mère de famille le dit simplement, avec un mélange de soulagement et de lucidité : « Franchement, sans les moutons importés, beaucoup de gens n’auraient pas pu acheter cette année. Ça a facilité les choses. »
Du côté des éleveurs, la lecture est différente mais complémentaire. L’Aïd reste pour eux une période courte mais décisive, où se concentre une grande partie du chiffre d’affaires annuel.
Un vendeur habitué à ces saisons chargées explique à Alger16, en surveillant ses bêtes :
« On prépare ça toute l’année. Après, en quelques semaines, tout se joue. Il faut être prêt, parce que la demande change très vite. »
Et au fil des discussions, une réalité très algérienne ressort sans être dramatisée : les grandes périodes de dépense se superposent désormais. Examens scolaires, projets de logement comme AADL 3, obligations familiales, puis l’Aïd… tout arrive dans un calendrier serré.
Mais malgré cette pression de calendrier, le marché garde son propre rythme. Les familles s’adaptent, réorganisent leurs priorités et cherchent à préserver ce qui reste essentiel pour beaucoup : la tradition, le partage et le moment de l’Aïd en famille.
Un marché qui raconte plus que des prix
Malgré la pression des prix et les arbitrages constants, les marchés ne perdent pas totalement leur âme. Il reste quelque chose de profondément humain dans ces espaces. Les pères de familles continuent de ramener leur enfants, souvent sur plusieurs générations. Les enfants s’arrêtent devant les enclos, curieux, parfois excités, tandis que les adultes avancent plus lentement, pris entre l’envie de respecter la tradition et la réalité du budget.
Par moments, l’ambiance redevient presque légère. Une remarque, un sourire entre deux négociations, une discussion improvisée autour d’un mouton qui “a l’air solide” ou “un peu trop cher”. Mais cette convivialité, bien réelle, est l’essence même de cette période bénie.
Dans le bruit continu des marchés, entre les négociations parfois serrées et les regards hésitants devant les enclos, une chose finit par s’imposer sans discours inutile : le mouton de l’Aïd n’est plus seulement un symbole religieux ou une tradition familiale. Il est devenu, malgré lui, un indicateur social et économique à part entière.
Et au fond, au-delà des prix et des débats, une idée simple reste intacte pour beaucoup : si l’on peut s’offrir le mouton, tant mieux. Mais si ce n’est pas possible cette année, la valeur de l’Aïd ne disparaît pas pour autant.
On quitte le marché avec cette sensation particulière d’avoir traversé plus qu’un simple lieu de vente. Une ambiance, des tensions, des compromis silencieux. Derrière les clôtures et les négociations, c’est tout un équilibre social qui s’est exprimé à ciel ouvert.
Et au moment de s’éloigner, une idée reste en arrière-plan, simple mais essentielle : chacun fera selon ses moyens. L’Aïd ne se résume pas à un achat et le mouton n’en est qu’une forme possible. Le plus important reste ailleurs, dans la famille réunie, dans le partage, dans ce lien collectif qui ne dépend ni des prix ni des marchés.
Le marché s’efface doucement derrière nous. Les voix deviennent lointaines. Et la journée continue, comme si de rien n’était, mais avec un peu plus de lucidité sur ce qui se joue vraiment derrière ces scènes familières.
G. Salah Eddine
