
Le changement est déjà à l’œuvre, même s’il reste largement invisible pour l’utilisateur. Derrière chaque vidéo regardée, chaque appel passé sur internet ou chaque application consultée, les réseaux télécoms doivent traiter des volumes de données toujours plus importants. En Algérie, cette progression pousse aujourd’hui le secteur des télécommunications vers une nouvelle étape, portée par la montée en puissance de la 5G et l’intégration progressive de l’intelligence artificielle (IA).
Les opérateurs de téléphonie mobile ne cherchent plus uniquement à augmenter les capacités de leurs réseaux. Ils s’orientent également vers des technologies capables d’analyser leur fonctionnement en temps réel, d’anticiper les perturbations et d’adapter les ressources aux besoins des utilisateurs.
Les chiffres de l’Autorité de régulation de la poste et des communications électroniques (ARPCE) illustrent cette évolution. À la fin du troisième trimestre 2025, le marché algérien comptait 55,94 millions d’abonnements à l’internet mobile, dont plus de 50 millions via la 4G. Sur seulement trois mois, la consommation de données avait dépassé 1,63 milliard de gigabits.
La consommation moyenne mensuelle par abonné a, elle aussi, progressé, passant de 8,72 gigabits au troisième trimestre 2024 à 10,13 gigabits au même trimestre de 2025. Derrière cette hausse se trouve une réalité simple : les Algériens utilisent de plus en plus internet et les réseaux doivent suivre le rythme.
Cette pression croissante accélère l’intégration de l’intelligence artificielle dans les stratégies des opérateurs. La technologie intervient déjà, ou est appelée à intervenir, dans plusieurs maillons de la chaîne : surveillance des infrastructures, maintenance, optimisation des ressources, gestion du trafic et amélioration de l’expérience client. L’objectif est de passer d’une logique essentiellement réactive à une logique prédictive. Il ne s’agit plus seulement de réparer une panne lorsqu’elle survient, mais de détecter les signaux qui pourraient l’annoncer. Pour Abdelmalek Bachir, directeur de l’École nationale supérieure d’intelligence artificielle (ENSIA), cette évolution suppose de dépasser la conception de l’IA comme une simple spécialité technique. « L’Ecole ne considère pas l’intelligence artificielle comme une technique isolée de l’activité de l’entreprise, mais plutôt comme un outil pouvant intervenir à tous les niveaux, depuis le réseau et les opérations techniques jusqu’à la relation client, la planification et la gestion des ressources humaines », explique-t-il à l’APS. La coopération entre l’ENSIA et le secteur des télécommunications prend d’ailleurs une nouvelle dimension avec la sortie, en juin 2026, de la première promotion d’ingénieurs de l’École, après cinq années de formation. Pour les acteurs du secteur, la question n’est donc plus seulement de disposer des technologies, mais également de former les compétences capables de les concevoir et de les exploiter.
L’un des domaines où cette évolution pourrait produire les effets les plus visibles concerne la gestion du trafic. Un événement sportif, une fête, une catastrophe ou simplement une concentration exceptionnelle d’utilisateurs dans une zone donnée peut rapidement provoquer une hausse de la demande.
L’expert en technologies de l’information et de la communication Younes Guerrar décrit cette évolution comme le passage de « la prise en charge des pannes et des congestions après leur survenue à leur anticipation et à l’intervention avant qu’elles ne se répercutent sur la qualité du service ». Les systèmes d’IA peuvent croiser des milliers d’indicateurs, comparer les données actuelles aux historiques et identifier des schémas annonciateurs d’une dégradation du réseau. On passe ainsi progressivement d’ »un réseau qui détecte ce qui s’est produit à un réseau qui anticipe ce qui pourrait se produire ». Cette capacité prédictive devient particulièrement importante à mesure que les usages numériques se multiplient.
La donnée au cœur du nouveau modèle
Mais l’intelligence artificielle a une faiblesse très humaine : sans données fiables, elle ne peut pas faire de miracle. L’expert en technologies de l’information Yazid Aguedal insiste ainsi sur un élément déterminant : « L’efficacité de tout modèle d’intelligence artificielle demeure liée en premier lieu à la qualité des données collectées, organisées et continuellement mises à jour par l’entreprise ». L’analyse des données des abonnés doit ainsi rester encadrée et limitée aux finalités pour lesquelles elles ont été collectées, conformément au cadre juridique relatif à la protection des données à caractère personnel. La transition engagée par le secteur ne se résume donc pas à l’arrivée d’une nouvelle génération de téléphonie mobile.
La 5G constitue une infrastructure, tandis que l’IA peut devenir l’un des outils permettant d’en exploiter pleinement le potentiel. Pour l’Algérie, cette évolution représente également un enjeu industriel et humain. Elle suppose de développer les infrastructures, mais aussi de renforcer la formation, la recherche et les passerelles entre les établissements universitaires et les entreprises. Le changement sera peut-être peu spectaculaire pour l’utilisateur. Son téléphone continuera simplement à fonctionner, ses vidéos à se charger et ses applications à répondre. Pourtant, derrière cette apparente simplicité, c’est une nouvelle génération de réseaux qui se met progressivement en place : des réseaux capables non seulement de transmettre l’information, mais aussi de comprendre leur propre fonctionnement et d’anticiper leurs besoins. C’est probablement là que se jouera une partie de la prochaine révolution numérique algérienne.
G. Salah Eddine
