Par G. Salah Eddine
L’ONG Human Rights Watch en France a dénoncé la position du gouvernement français, qu’elle qualifie de «profondément choquante», remettant en cause les arguments avancés dans le communiqué du ministère des Affaires étrangères.

La prise de position du Quai d’Orsay concernant les mandats d’arrêt internationaux émis par la Cour Pénale Internationale (CPI) contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant continue de provoquer une vive polémique. En France, une partie de la classe politique, des activistes et des observateurs, notamment issus de la gauche, peinent à accepter que «le pays des droits de l’homme» accorde une forme d’immunité à des individus accusés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
Mercredi, le ministère des Affaires étrangères français a publié un communiqué laconique indiquant que Benjamin Netanyahu «bénéficie d’une « immunité » qui devra être prise en considération» en raison de son statut de dirigeant d’un «État» non signataire du statut de Rome, fondateur de la CPI.
Le texte justifie également cette décision par ce qu’il présente comme les fondements des relations franco-israéliennes : «Conformément à l’amitié historique qui lie la France à Israël, deux démocraties attachées à l’État de droit et au respect d’une justice professionnelle et indépendante, la France entend continuer à travailler en étroite collaboration avec le Premier ministre Netanyahu et les autres autorités israéliennes pour parvenir à la paix et à la sécurité pour tous au Moyen-Orient.»
Cette déclaration met un terme aux doutes suscités par la réaction initiale de la France après l’annonce des mandats d’arrêt. Paris, pourtant membre fondateur de la CPI et signataire du statut de Rome, affirme clairement qu’elle ne se considère pas liée par l’obligation d’arrêter Netanyahu et Gallant sur son territoire pour les remettre à la justice internationale.
La position française a été sévèrement critiquée. Le député David Giraud, du mouvement La France Insoumise (LFI), n’a pas mâché ses mots, qualifiant cette posture d’«indigne» et accusant la France de se maintenir «dans la boue du génocide» dans une publication sur la plateforme X.
Cette prise de position française soulève ainsi des interrogations majeures sur l’écart entre ses principes proclamés et ses actes, particulièrement en matière de justice internationale et de droits de l’homme.
Une autre parlementaire du mouvement La France Insoumise a condamné «une posture indigne pour soutenir une personne poursuivie pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité». Sabrina Sebaihi, députée écologiste, a également dénoncé la position française, soulignant qu’au-delà du privilège choquant accordé aux dirigeants sionistes, cette décision risque de «saper la justice internationale et le système multilatéral que l’on a patiemment construit pendant des décennies».
Olivier Faure, secrétaire général du Parti socialiste, a quant à lui rappelé que «la France ne doit avoir qu’une seule boussole : celle du droit international. Il ne doit donc y avoir d’exception pour qui que ce soit».
Depuis jeudi dernier, la presse française a relayé une vague d’indignation alimentée par ces déclarations. La représentante de Human Rights Watch en France a vivement critiqué la position du gouvernement, la qualifiant de «profondément choquante». Elle a notamment réfuté l’argument avancé dans le communiqué du Quai d’Orsay, en rappelant que «l’article 27 du statut de Rome stipule clairement qu’il n’y a pas d’immunité qui tienne pour les crimes les plus graves relevant de la compétence de la CPI ».
Amnesty International a également réagi, appelant la France à honorer «ses obligations fondamentales en tant qu’État partie de la CPI».
Par ailleurs, certaines sources évoquent la possibilité d’un «deal » diplomatique entre l’Élysée et le gouvernement israélien. Dans le cadre des discussions sur un éventuel cessez-le-feu au Liban, Benjamin Netanyahu, soutenu par les États-Unis, aurait exigé un engagement explicite de Paris contre l’exécution des mandats d’arrêt de la CPI. En échange, la diplomatie française serait reconnue comme un acteur légitime dans les négociations.
Ce climat de controverses souligne l’embarras croissant autour de la position française, jugée incompatible avec les principes fondamentaux du droit international et de la justice.
Rabat comme point d’appui fragile pour PARIS
Face à un déclin inexorable de son influence au Sahel et à l’effondrement progressif de la «France-Afrique», Paris semble miser sur un redéploiement stratégique vers le Maroc, qui s’impose à nouveau comme un cheval de Troie pour les puissances occidentales et l’entité sioniste. Le dernier coup porté à la présence française dans la région est venu du Tchad, marquant un tournant décisif. Les autorités tchadiennes ont annoncé, hier, la fin des accords de coopération, de sécurité et de défense avec la France. Cette déclaration, faite par le ministre tchadien des Affaires étrangères, Abderaman Koulamallah, a suivi de près la visite de son homologue français, Jean-Noël Barrot.
«Le gouvernement de la République du Tchad informe l’opinion nationale et internationale de sa décision de mettre fin à l’accord de coopération en matière de défense signé avec la France», a déclaré Koulamallah dans un communiqué.
Il a ajouté : «Cette décision, prise après une analyse approfondie, marque un tournant historique. En effet, après 66 ans de la proclamation de la République, le Tchad affirme sa souveraineté pleine et entière, et redéfinit ses partenariats stratégiques selon ses priorités nationales.»
Avec le départ de ses troupes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, le Tchad représentait le dernier bastion stratégique de la France dans la sous-région. Cette décision met un terme à une présence devenue indésirable et ouvre une nouvelle page d’histoire, portée par une jeunesse africaine de plus en plus engagée et résolue.
Le Sénégal ne veut plus de la présence militaire française
Dans une interview accordée hier à l’AFP, le Président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, a également remis en question la présence des bases militaires françaises. «Le Sénégal est un pays indépendant, c’est un pays souverain et la souveraineté ne s’accommode pas de la présence de bases militaires», a-t-il affirmé.
Il a plaidé pour un partenariat dénué de présence militaire mais fondé sur des échanges économiques et culturels équilibrés, citant en exemple les relations avec des pays comme la Chine, la Turquie ou l’Arabie saoudite.
«Tous ces pays-là n’ont pas de base militaire au Sénégal», a-t-il souligné, tout en rappelant que «la Chine est notre premier partenaire commercial par le volume des investissements et des échanges, et elle n’a pas de présence militaire ici».
Rabat-France : Un axe basé sur la culture colonial
En parallèle, la visite en grandes pompes d’Emmanuel Macron à Rabat, fin octobre dernier, a officialisé une nouvelle alliance avec le Makhzen. Ce rapprochement repose sur un soutien tacite au fait accompli colonial au Sahara occidental occupé, notamment par une exploitation économique de ses ressources, en dépit des règles du droit international et des principes de la Charte des Nations unies.
Dans cette dynamique, Paris a renforcé ses accords militaires avec une monarchie marocaine affaiblie et sous pression, quitte à perturber les équilibres diplomatiques en Afrique du Nord. Le Maroc, fervent client du complexe militaro-industriel français, est ainsi devenu le troisième plus grand importateur d’équipements militaires de Paris en 2020, représentant à lui seul la moitié des ventes d’armes françaises sur le continent africain.
Ce repositionnement stratégique vers Rabat pourrait bien se révéler une bouée de sauvetage… déjà percée.
Une remise en question de la crédibilité et de l’influence de la France
Ces dynamiques illustrent une remise en cause profonde de la politique étrangère française dans des régions autrefois dominées par son influence. L’abandon progressif de Paris par ses anciens partenaires africains, au profit de relations bilatérales plus diversifiées et marquées par des ambitions de souveraineté nationale, met en lumière une fracture croissante entre les discours de principes et les réalités géopolitiques. La tentative de redéploiement stratégique vers le Maroc, tout en s’appuyant sur une culture coloniale dépassée, risque d’aggraver la perception d’une France déconnectée des aspirations des peuples et des transformations en cours.
Sur le plan international, la posture française vis-à-vis des mandats de la CPI fragilise encore davantage sa crédibilité en tant que défenseur du droit international et des droits de l’homme. En privilégiant des considérations diplomatiques opportunistes au détriment de principes universels, Paris s’expose non seulement à une érosion de sa position morale, mais aussi à une marginalisation progressive sur la scène mondiale.
Qu’il s’agisse de l’effondrement de son influence en Afrique subsaharienne ou des critiques internes et internationales sur son alignement avec certaines puissances, la France semble se trouver dans une impasse stratégique. Ce contexte appelle une réévaluation urgente de ses politiques pour éviter que l’accumulation de ces erreurs ne compromette durablement sa place dans l’ordre mondial émergent.
