
Lors de l’émission Enjeux, diffusée mercredi soir sur Canal Algérie, plusieurs experts ont analysé la nouvelle dégradation des relations entre l’Algérie et la France, survenue alors que les deux pays semblaient amorcer un retour progressif à la normale. Selon les intervenants, cette détérioration serait largement imputable à l’extrême droite française, qui peine encore à dépasser l’héritage historique lié à l’Algérie.
Que se passe-t-il ?
Les relations algéro-françaises traversent à nouveau une zone de turbulences. Un épisode aussi imprévu que révélateur est venu bousculer les efforts de rapprochement amorcés ces dernières semaines entre Paris et Alger. En cause, l’arrestation d’un agent consulaire algérien en France, sur la voie publique, dans des conditions jugées inacceptables par les autorités algériennes, provoquant une onde de choc à travers les cercles diplomatiques et politiques des deux rives de la Méditerranée.
Un timing suspect qui suscite, selon plusieurs observateurs, « beaucoup d’interrogations », d’autant plus que cet incident intervient peu de temps après un échange téléphonique entre les présidents Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron, suivi d’une visite officielle à Alger du ministre français des Affaires étrangères. Des gestes perçus comme des signaux d’apaisement après une série d’épisodes tendus ces dernières années.
Une violation manifeste des règles diplomatiques ?
C’est au cœur de cet apparent dégel que s’est produite l’arrestation, jugée brutale, d’un agent consulaire algérien en exercice sur le territoire français. L’opération, menée par les services de police français, a immédiatement été dénoncée par Alger comme une violation grave des conventions internationales, en particulier la Convention de Vienne de 1963 sur les relations consulaires, qui garantit un certain nombre d’immunités et de privilèges aux agents consulaires en poste.
M. Sofiane Chaib, secrétaire d’État auprès du ministère des Affaires étrangères, a réagi avec fermeté à cette affaire, dans une émission diffusé antérieurement sur la même chaine. Il a qualifié l’intervention policière d’ »arrestation qui comme je l’ai dit s’est faite sur la voie publique donc en contravention des immunités et privilèges qui sont prévus par l’ensemble des textes et des conventions internationales et dont bénéficie l’agent consulaire concerné ». Et d’ajouter : « Mais aussi en faisant fi des usages et des pratiques qui doivent prévaloir entre États en la matière ».
Selon lui, les autorités françaises ont non seulement ignoré les procédures prévues dans de telles situations, mais ont en outre permis que l’affaire se transforme en affront public. « Est venue ensuite la phase des auditions et à ce moment-là, il y a eu un argument tout à fait grotesque qui a été utilisé pour motiver le maintien de l’interpellation », dénonce-t-il, mettant en lumière ce qu’il qualifie d’instrumentalisation politique.
Pour le diplomate, cette opération ne serait pas seulement un incident protocolaire, mais une remise en cause des principes fondamentaux qui régissent les relations entre États. Il dénonce en outre l’argumentation jugée fantaisiste avancée lors de la procédure :
« il y a eu un argument tout à fait grotesque qui a été utilisé pour motiver cette arrestation »,
laissant entendre une volonté délibérée de provocation.
Un climat de méfiance ranimé
Ce nouvel épisode survient alors que les signaux de détente étaient apparents. Depuis l’entretien téléphonique entre les présidents Tebboune et Macron, suivi de la visite à Alger du ministre français des Affaires étrangères, un espoir d’accalmie semblait se dessiner. Mais comme le souligne Kamel Mansari, directeur de publication du Jeune Indépendant, lors de son intervention :
« Quand on voit un petit peu on revient aux séquences qui ont présidé cette affaire où on comprend effectivement qu’il y a que ça soulève les interrogations et en même temps ça pose des questions aussi sur l’avenir de ces relations » « Certes, aujourd’hui nous sommes dans une phase d’escalade après l’accalmie qui a émaillé justement les relations entre les deux pays, notamment après le premier communiqué du 31 mars qui a balisé la voie et qui a mis de côté la crise »
Ces propos traduisent la désillusion qui entoure cette nouvelle crise : une dynamique fragile a été brisée par un acte diplomatiquement mal calibré, perçu par Alger comme une provocation.
Crispation politique
L’incident consulaire qui a ravivé les tensions entre Alger et Paris ne saurait être compris indépendamment des dynamiques internes françaises. Pour de nombreux observateurs, c’est moins l’acte isolé d’un service de police que l’expression d’une ligne politique assumée. Le renommé journaliste Sami Kaidi, dans son analyse, va plus loin en identifiant clairement les responsabilités.
Selon lui, « l’Algérie est claire. D’ailleurs monsieur Chaib l’a rappelé il y a quelques heures en soulignant le fait que cette dégradation des relations avec la France est le fruit exclusif de l’attitude du ministre français de l’Intérieur, qui est d’ailleurs même condamné dans son propre pays ». Une prise de position directe, appuyée par les critiques récentes émises par plusieurs figures de la gauche française.
M. Kaidi ajoute : « Faut rappeler que ces derniers jours, plusieurs hommes politiques français, notamment de gauche, ont critiqué l’attitude belliciste » des autorités françaises. Ces propos soulignent que la tension n’est pas uniquement bilatérale, mais trouve aussi un écho dans les débats politiques internes à la France, où certains dénoncent une politique étrangère provocatrice, voire électoraliste. Par ailleurs, cette nouvelle crispation diplomatique ne survient pas dans un vide historique. Elle s’inscrit dans un enchaînement d’épisodes tendus, entrecoupés de brèves accalmies, à l’image du récent échange téléphonique entre les présidents Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron, suivi de la visite à Alger du ministre français des Affaires étrangères. Des efforts qui apparaissent aujourd’hui compromis par des prises de position considérées par Alger comme relevant de la provocation.
Un bras de fer entre l’extrême droite et le gouvernement français
Intervenant dans la même émission, Abdelkader Soufi a livré une lecture géopolitique des tensions actuelles, qu’il relie étroitement au contexte politique français. Il propose une analyse distincte de celles de ses confrères, en insistant sur les dynamiques internes à la France.
« Additivement à ce qui a été avancé par nos collègues, donc en plus pour ne pas revenir sur ce qui a été dit, j’attaquerai différemment ce phénomène. Vous savez, en France, il y a des échéances électorales importantes à venir, les élections européennes et la présidentielle. Je pense que d’ici deux ans, l’extrême droite ne reculera pas. Elle continuera à adopter une posture hostile, surtout à l’égard de l’Algérie. Pourquoi ? Parce qu’il y a un bras de fer en cours en France entre le groupe du président Macron et l’extrême droite. Ce conflit se matérialise dans les actions et discours, notamment autour des questions liées à l’Algérie. » a-t-il martelé.
M. Soufi poursuit en expliquant les récentes tentatives de réconciliation entre les deux nations, notamment les échanges entre les présidents français et algérien, ainsi que la visite du ministre des Affaires étrangères français en Algérie. Selon lui, ces gestes ont permis un semblant d’apaisement : « Il y a eu un apaisement, une possibilité de retour à une normalité, mais ce dossier a été définitivement retiré des mains du ministre de l’Intérieur. Dès lors que les présidents ont pu communiquer et s’entendre, il était évident que l’influence de l’extrême droite et du ministre de l’Intérieur devait être écartée pour maintenir cette dynamique. »
Soufi a également mis en lumière l’attaque ciblée contre un employé consulaire algérien, qu’il interprète comme une tentative délibérée de raviver la crise : « Quel que soit la réalité de l’argument avancé, la manière avec laquelle il a été traité relève du voyoutisme. Cela a été filmé, ce qui montre une volonté de nuire et de créer une crise. Cette action visait à briser l’élan positif entre les deux États. »
L’expert en géopolitique souligne la lucidité de la diplomatie algérienne face à cette situation : « La vision de la diplomatie algérienne a été claire et avisée. Elle a rapidement compris que ce problème ne venait pas de l’État français dans son ensemble, mais qu’il émanait d’un gouvernement français piégé par l’extrême droite. Le gouvernement actuel, notamment sous la direction de l’extrême droite, cherche à ne pas céder face à ce qu’il considère comme une humiliation. »
Enfin, Soufi conclut en rappelant la position ferme de l’Algérie : « Pour l’Algérie, la question de la souveraineté est non négociable. La classe politique de l’extrême droite en France tente de plier la volonté de l’Algérie, mais l’Algérie ne cède pas. Cette résistance se traduit par des décisions fermes et une réponse mesurée face à toute surenchère. Cela a été clairement exprimé dans les déclarations récentes du ministère des Affaires étrangères algérien. »
Ainsi, selon Abdelkader Soufi, la situation actuelle est le reflet d’une dynamique géopolitique plus large, où les relations entre l’Algérie et la France sont influencées par des facteurs internes français, notamment l’ascension de l’extrême droite, mais aussi par la détermination de l’Algérie à défendre ses intérêts et sa souveraineté.
Vers une nouvelle feuille de route diplomatique ?
Pour sa part, M’hamed Benkherouf, politologue basé à Paris, cette crise n’est pas irréversible. Il évoque une volonté partagée, au sommet des deux États, de relancer un dialogue structuré :
«Nous avons évoqué ces relations qui se détériorent entre Alger et Paris de façon accélérée, notamment après la visite de Jean-Noël Barrot à Alger. Il s’agissait d’une réponse favorable à l’appel du président Macron, qui lui-même avait répondu positivement à l’initiative de son homologue algérien.»
Benkherouf souligne ainsi une tentative de construction d’une nouvelle dynamique bilatérale :
«L’Algérie et la France ont décidé de tourner une page. Ils se sont mis d’accord sur un nouveau planning, un deuxième, après celui d’août 2022 lors de la visite d’Emmanuel Macron à Alger. L’objectif est clair : contrer toute tentative de déstabilisation et défendre les intérêts communs des deux nations et des deux peuples.»
Cependant, il alerte sur les résistances internes au sein de la classe politique française :
«Une minorité en France instrumentalise cette relation dans une logique politicienne. La France traverse aujourd’hui une grave crise politique, qui s’ajoute aux crises sociale et économique. Cette instabilité alimente des discours clivants, souvent au détriment de la relation franco-algérienne.»
Entre stratégies électorales internes en France, volontés présidentielles d’apaisement, et actions concrètes de relance du dialogue, la relation entre Alger et Paris demeure à la croisée des chemins.
La position ferme d’Alger
Derrière ce qui pourrait être perçu, à première vue, comme un incident isolé, se dessine en réalité une tension plus structurelle, nourrie par des arrière-pensées politiques en France et des inerties historiques toujours vivaces. L’implication directe d’un agent consulaire algérien, interpellé en violation manifeste des conventions internationales régissant les relations diplomatiques, ne saurait être interprétée autrement que comme une entorse grave aux usages établis entre États souverains.
Dans ce contexte, la position de l’Algérie s’est voulue à la fois ferme, digne et conforme au droit international, rappelant avec clarté les règles de base qui encadrent le travail des représentations consulaires, tout en refusant de céder à l’émotion ou à la provocation. Cette posture traduit une maturité diplomatique croissante, où la défense des intérêts nationaux ne se départit ni de la retenue ni du sens des responsabilités.
Alors même que les deux chefs d’État semblaient s’orienter vers un nouveau cycle de dialogue – marqué notamment par la relance d’un « deuxième planning » bilatéral et une volonté affichée de tourner la page des malentendus passés – cet incident vient rappeler combien certains cercles politiques en France, notamment ceux liés à l’extrême droite, continuent de parasiter la relation franco-algérienne par des actions clivantes, dictées davantage par des logiques électoralistes que par une vision stratégique ou respectueuse de la souveraineté algérienne.
L’Algérie, forte de sa légitimité historique, de sa stabilité institutionnelle et de son rôle régional croissant, entend affirmer que le respect mutuel doit être la pierre angulaire de toute coopération bilatérale. Si elle tend la main à ses partenaires, ce ne peut être qu’à la condition que soient scrupuleusement respectés ses représentants, ses institutions et, plus largement, les principes fondamentaux du droit international. Toute tentative d’instrumentalisation politique au détriment de cette relation ne saurait que retarder la construction d’un partenariat d’égal à égal, fondé sur la confiance, la mémoire apaisée et les intérêts partagés.
G. Salah Eddine
