
Alger a vibré, hier, au rythme de la transformation digitale continentale alors que s’est ouvert l’ICT Africa Summit 2025, l’un des événements technologiques les plus attendus de l’année. Dans les allées du Palais des expositions (Safex), décideurs politiques, chefs d’entreprises et innovateurs africains tracent ensemble les contours d’une Afrique numérique souveraine.
Le sommet a exploré cette année les mutations profondes qui redessinent le paysage technologique du continent. Lancé sous le haut patronage de six ministères algériens — le Haut-Commissariat à la numérisation, le ministère de la Poste et des Télécommunications, le ministère de l’Économie de la connaissance, des Startups et des Microentreprises, le ministère de la Formation et de l’Enseignement professionnels, le ministère de la Santé, et le ministère de l’Industrie pharmaceutique — l’ICT Africa Summit s’est imposé comme une plateforme stratégique dédiée à l’innovation, à la coopération régionale et à la transformation numérique.
Parmi les temps forts de cette édition, le Pavillon E-Gov Algérie a attiré l’attention des visiteurs et experts en mettant à l’honneur les projets de digitalisation des services publics portés par les différents ministères et institutions nationales. Ce pavillon a offert au public l’opportunité de découvrir, à travers des démonstrations interactives et des échanges directs avec les porteurs de projets, les plateformes et solutions numériques déjà opérationnelles. Il a illustré concrètement les efforts menés pour améliorer l’accessibilité, la transparence et l’efficacité des services publics en Algérie.
En complément, le Forum E-Gov a constitué un espace de réflexion de haut niveau, réunissant responsables publics, experts en gouvernance numérique et acteurs technologiques. Les débats ont porté sur les grands axes de modernisation de l’administration, tels que l’interopérabilité des systèmes, la cybersécurité, la gouvernance des données, l’accessibilité numérique pour tous les citoyens, et l’innovation technologique dans le service public. Autre nouveauté marquante de cette édition 2025 : le lancement du Africa HealthTech Forum, un espace entièrement dédié à la transformation digitale du secteur de la santé en Afrique. Cette initiative a rassemblé des institutions de santé, des experts médicaux, des startups MedTech et des industriels pour échanger sur les défis et opportunités de la e-santé sur le continent. Le programme a été riche en contenus avec des keynotes de référence, des panels d’experts et des sessions interactives portant sur des thématiques stratégiques telles que la télémédecine et les solutions de e-santé, L’intelligence artificielle appliquée au diagnostic et au suivi médical et La cybersécurité des données médicales sensibles. Le sommet a également proposé une experience riche et immersive mêlant conférences plénières, panels d’experts, ateliers thématiques, démonstrations technologiques, rencontres B2B et concours de startups, tout en offrant une vision globale et prospective des défis et opportunités qui façonnent l’écosystème numérique africain.
Lancement de la 5G
Lors de la cérémonie inaugurale, le ministre de la Poste et des Télécommunications, Sidali Zerrouki, accompagné du ministre de l’Économie de la connaissance et des Startups et du ministre de la Formation professionnelle, a fait une annonce majeure : le lancement de la 5G en Algérie est prévu pour la deuxième moitié de l’année 2025. «C’est un début pour notre pays. Nous avons 10 000 stations réparties sur un territoire vaste, ce qui rend difficile une couverture immédiate de la 5G, malgré les investissements considérables consentis», a-t-il expliqué.
Il a également souligné l’impact économique significatif de cette technologie : «J’étais très heureux quand on a annoncé officiellement la 5G. Trois entreprises ont immédiatement lancé des appels à l’emploi pour leurs projets, ce qui va générer au moins 6 000 emplois directs.» Selon lui, la 5G va insuffler une dynamique économique pour les cinq prochaines années, dans le cadre de la vision stratégique du président de la République, qui ambitionne de porter le PIB du secteur des télécommunications à 100 milliards de dollars. «Aujourd’hui, selon les données internationales, l’Algérie produit énormément de contenu numérique. Nous ne sommes plus de simples consommateurs. Notre jeunesse crée, innove, et nous en sommes fiers», a-t-il conclu. Dans une autre intervention remarquée, M. Sidali Zerrouki, ministre de la Poste et des Télécommunications, a élargi la perspective du sommet en ancrant la vision numérique de l’Algérie dans un contexte continental. Soulignant la profondeur des liens entre l’Algérie et le reste de l’Afrique, il a rappelé que le pays accueille chaque année plus de 3 000 étudiants africains, majoritairement inscrits dans des filières techniques, renforçant ainsi les échanges de compétences et la solidarité intellectuelle sud-sud. «Nous partageons 8% de la superficie du continent avec nos frères africains, et comme l’a affirmé le président de la République, notre destin est commun : nous devons avancer ensemble, les uns avec les autres et les uns pour les autres a-t-il affirmé.
M. Zerrouki a également mis en avant l’attrait croissant de l’Algérie pour les investisseurs étrangers. Ayant récemment échangé avec plusieurs d’entre eux en Afrique du Sud, il a insisté sur les atouts compétitifs de l’Algérie, notamment l’abondance de sa jeunesse qualifiée, la vitalité de ses énergies et son ouverture à l’innovation. Les secteurs des télécommunications et de l’intelligence artificielle figurent parmi les plus prometteurs pour l’investissement. En guise de perspective, le ministre a donné rendez-vous à l’auditoire pour la prochaine African Startup Conference, prévue en décembre à Alger. «Elle a débuté comme une conférence africaine, elle est désormais internationale. L’année dernière, des investisseurs du monde entier y ont convergé. Cette année, nous irons encore plus loin», a-t-il conclu, traçant les contours d’un avenir où Alger s’impose comme l’un des hubs de l’innovation africaine.
Le rôle des Startups dans l’économie
De son côté, M. Noureddine Ouadah, ministre des Startups et de l’Économie de la croissance, a souligné que 25% des investissements réalisés par les startups en Algérie concernaient le secteur du numérique. « 50% des investisseurs ont entre 25 et 35 ans. Ils apportent leur dynamisme, leur expertise technique et génèrent de l’emploi dans leur propre catégorie d’âge », a-t-il déclaré. Il a affirmé que la 5G constituera un formidable accélérateur pour cette tendance : « Les startups peuvent jouer un rôle crucial dans l’effort de numérisation nationale. Elles apportent des solutions concrètes et innovantes à la Commission de numérisation, qui œuvre à la centralisation des technologies. L’action des jeunes entreprises est aujourd’hui complémentaire à celle de l’État et des grandes entreprises. »
Le ministre des Startups et de l’Économie de la croissance, a, en outre, mis en lumière la dynamique de coopération continentale dans le domaine de l’innovation. Pour lui, l’Afrique n’est plus une périphérie technologique : elle devient un espace de création, de synergies et de transformation. «La collaboration africaine dans l’innovation est aujourd’hui une réalité tangible. Nous construisons ensemble un avenir numérique qui nous ressemble et qui nous rassemble», a-t-il déclaré.
Le ministre a annoncé avec enthousiasme la tenue, en décembre prochain à Alger, d’une conférence africaine majeure dédiée aux technologies de l’information, qu’il décrit déjà comme «le plus grand rendez-vous ICT du continent». Il a insisté sur le fait que l’Algérie, forte d’infrastructures modernes et d’un vivier de compétences incontestables, dispose aujourd’hui de tous les leviers pour jouer un rôle moteur dans cette dynamique. «Les talents sont là, les efforts sont là, il est temps de les mobiliser et de les valoriser pleinement», a-t-il conclu avec conviction.
Une transition numérique qui bouscule les mentalités
Dans une allocution remarquée, M. Yacine Oualid, ministre de la Formation et de l’Enseignement professionnels, a abordé avec lucidité les défis humains et culturels que pose la transition numérique en Algérie. «Être prêt au changement n’est pas une caractéristique universelle, surtout lorsqu’il s’agit des habitudes ancrées dans certaines tranches d’âge», a-t-il confié en évoquant la résistance initiale rencontrée lors du lancement de la plateforme d’inscription en ligne pour les établissements de formation. Face aux réticences de plusieurs cadres affirmant que la digitalisation des inscriptions réduirait leur nombre, le ministre a pris le contrepied de cette crainte : «Les Algériens ne se sont jamais plaints d’autres interfaces numériques dans leur quotidien. L’expérience a démontré que la digitalisation , au contraire, facilité l’accès et allégé les lourdeurs administratives.» Selon lui, cette adoption massive illustre la prise de conscience collective que le numérique est un levier contre la bureaucratie.
Yacine Oualid est également revenu sur des débats de fond, à l’instar de la mise en place d’un numéro d’identification unique pour chaque citoyen : «Ce sujet dépasse la simple organisation administrative ; il touche à des questions philosophiques, à la perception du lien entre l’individu et l’État.» Le ministre a insisté sur la nécessité de dépasser ce qu’il a appelé le phénomène de « warkana », cette culture du papier et du justificatif physique, encore profondément enracinée. «La vraie numérisation ne se limite pas à scanner des documents. Elle implique une refonte des processus et un changement de mentalité.» Il a également alerté sur le piège du syndrome de Dunning-Kruger, soulignant qu’«il existe de véritables compétences numériques dans notre pays, mais leur potentiel est parfois sous-estimé, tant par eux-mêmes que par les institutions.» Selon Yacine Oualid, le succès de cette transformation passe par l’écoute, l’inclusion des jeunes talents, mais aussi par une pédagogie du changement : «La transition numérique est autant une affaire de technologie que de culture, et surtout de confiance.»
Une Afrique Numérique
Ainsi, l’ICT Africa Summit 2025 s’est affirmé non seulement comme un carrefour technologique d’envergure continentale, mais aussi comme un miroir fidèle des dynamiques profondes qui traversent aujourd’hui l’Afrique numérique. Riches en échanges, en démonstrations et en réflexions, le sommet a brillamment illustré la montée en puissance d’un continent résolument tourné vers l’avenir.
Loin de se contenter de suivre les tendances mondiales, l’Afrique s’est affirmée comme une force de proposition, capable d’adapter les solutions numériques à ses réalités socio-économiques, tout en valorisant ses talents et ses ressources. L’Algérie, en tant que pays hôte, a su faire valoir sa vision ambitieuse et structurée d’un État digital moderne, à travers une implication multisectorielle de ses institutions et des initiatives concrètes portées par ses ministères et acteurs économiques.
L’Afrique numérique ne se construit plus dans l’abstrait, elle se bâtit sur le terrain, au contact des besoins réels et des aspirations profondes de ses citoyens.
l’ICT Africa Summit 2025 n’a donc pas seulement été un événement technologique, mais une déclaration forte : l’Afrique, et l’Algérie en tête, est prête à prendre le virage numérique, à en maîtriser les codes, les infrastructures et les usages, pour forger une souveraineté digitale capable de soutenir un développement durable, inclusif et résilient. Ce sommet aura été un jalon décisif, une impulsion nouvelle et une promesse renouvelée, celle d’un continent qui ne se contente plus de consommer l’innovation, mais qui l’imagine, la conçoit et la partage avec le monde.
G. Salah Eddine
