
Lors de l’émission «L’Échiquier international», diffusée samedi dernier sur la chaîne de télévision AL24 News, plusieurs experts sont revenus sur la crise actuelle entre l’Algérie et le Mali. Ils ont également livré une lecture éclairée des propos tenus par le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, lors de son entrevue périodique avec les médias nationaux, diffusée vendredi dernier dans la soirée, lorsqu’il a abordé cette question sensible.
Dans un Sahel miné par l’instabilité, l’Algérie demeure un acteur central de paix et de médiation. Le regain de tension avec le Mali, notamment après la violation de son espace aérien, met en lumière les dérives de certains régimes militaires et les ingérences extérieures. Alger, fidèle à ses principes de non-ingérence et de règlement pacifique des conflits, continue de défendre l’accord d’Alger de 2015 comme base de stabilité. Dès lors, une question se pose : jusqu’où l’Algérie pourra-t-elle préserver son rôle d’équilibre face à une région en proie aux fractures internes et aux influences étrangèresL?
À l’occasion de sa dernière rencontre avec les médias, le président Abdelmadjid Tebboune a tenu à réaffirmer les fondements de la diplomatie algérienne dans un contexte régional toujours plus instable. «Nos principes de base sont non négociables», a-t-il déclaré avec fermeté, en écho aux tensions persistantes avec le Mali et au rejet de l’Accord d’Alger par les autorités de transition.
Sur le Mali, le président Tebboune a rappelé que l’Algérie avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour soutenir un processus de paix durable. «La balle est désormais dans le camp malien», a-t-il affirmé, appelant les autorités de Bamako à prendre leurs responsabilités.
Dans la lecture qu’offre l’Algérie du conflit malien, la géographie, l’histoire et les équilibres régionaux ne peuvent être dissociés de la diplomatie. Kamel Mansari, directeur de publication du Jeune Indépendant, a expliqué lors de son intervention dans l’émission que pour comprendre les racines du différend entre Alger et Bamako il faut «remettre en perspective des décennies de marginalisation culturelle et identitaire, ainsi qu’une lecture biaisée des engagements politiques passés».
Kamel Mansari revient ainsi sur les racines profondes de la crise malienne : «Il y a une réalité historique et géographique. Le refus de reconnaître la diversité ethnique et culturelle, notamment touarègue, a engendré des décennies de tension.» Depuis 1960, les différents régimes maliens ont privilégié la répression à l’intégration, affaiblissant ainsi la cohésion nationale.
L’Algérie, en tant que puissance frontalière et médiatrice régionale, a toujours défendu l’intégrité territoriale du Mali. «Elle n’a jamais voulu de partition ni de démembrement», insiste Cherif Driss, qui évoque plutôt «une volonté de respecter une réalité sociologique et historique incontournable dans le Nord malien.»
Dans cette perspective, l’Accord d’Alger, signé en 2015 sous l’égide de la communauté internationale, devait permettre l’intégration politique, administrative et militaire des régions du Nord. Mais les coups d’État successifs, en 2020 et 2021, ont compromis la mise en œuvre de cet accord.
Pire encore, le régime du colonel Assimi Goïta considère aujourd’hui cet accord comme «caduc». Une position dénoncée comme une manipulation par M. Mansari : «Lors de la conférence nationale de transition, en décembre 2021, le texte fondateur faisait pourtant explicitement référence à l’accord comme socle de la transition.»
Face à ce revirement, l’Algérie a initié des discussions bilatérales, notamment via une commission mixte présidée par Mikhail Bogdanov côté russe et Amar Belani côté algérien, pour clarifier les ingérences étrangères, en particulier la présence controversée du groupe Wagner.
«Ce n’est pas l’Algérie qui est à l’origine de la crise, mais elle est souvent tenue pour responsable, parce qu’elle refuse de se désengager», explique Cherif Driss. Ce dernier dénonce une politique de bouc émissaire de la part de Bamako, qui transforme «une phobie interne en stratégie extérieure», en accusant injustement Alger d’être partie prenante au conflit.
Au fond, le message de l’Algérie reste le même : «Respecter la diversité, reconnaître les réalités du terrain et maintenir le dialogue comme seule voie de sortie.» C’est une position de constance, mais aussi de lucidité dans un environnement miné par les ingérences, les ambitions régionales et l’instabilité institutionnelle. Avec une transition militaire prolongée jusqu’en 2030, une défiance croissante à l’égard des médiateurs et une montée des tensions interethniques, le Mali semble s’enfoncer dans une spirale inquiétante. L’Algérie, de son côté, reste vigilante.
UN CHAMP DE BATAILLE DES PUISSANCES
Dans une autre intervention, Kamel Mansari a assuré que l’appel de l’Algérie à un retour rapide à l’ordre constitutionnel n’est pas seulement éthique : il est stratégique.
«L’Algérie rejette catégoriquement toute immixtion dans les affaires intérieures des États», rappelle-t-il, en écho aux déclarations récentes du président Abdelmadjid Tebboune. Mais cette neutralité n’est pas toujours partagée par d’autres acteurs. Selon Mansari, «le Sahel est devenu, au fil des années, un théâtre d’affrontements indirects entre grandes puissances, notamment entre l’Occident et la Russie».
Ce constat s’inscrit dans une dynamique observable depuis le retrait des forces françaises de plusieurs pays sahéliens – Mali, Burkina Faso, Niger – rapidement comblé par d’autres puissances, notamment la Russie via le groupe Wagner, mais aussi la Turquie, les Émirats arabes unis, et indirectement, Israël via le Maroc. «On a vu des coalitions sécuritaires et économiques se former dans des zones où les institutions légales sont affaiblies. Ces puissances avancent là où la légitimité vacille, avec leurs propres agendas», avertit-il.
Kamel Mansari ne mâche pas ses mots sur la fragilité structurelle des États concernés : «Le problème, c’est que ces régimes militaires, issus de coups d’État, manquent de légitimité et de moyens économiques. Ils cherchent donc, naturellement, des alliés qui puissent leur offrir une couverture diplomatique et sécuritaire. Mais cela se fait souvent en dehors du cadre légal international.»
Et pendant que ces jeux de puissances s’intensifient, «la région s’éloigne d’un retour à la normalité constitutionnelle», déplore Mansari. Un retour pourtant exigé à la fois par l’Union africaine, les Nations unies et l’Algérie. Il s’agit moins d’un impératif moral que d’une urgence sécuritaire. «Le Sahel instable est à nos portes. Ce qui s’y joue a des répercussions directes sur notre sécurité nationale.»
LE SPECTRE D’UNE MENACE STRATÉGIQUE PERSISTANTE
Au-delà du chaos local, les deux experts entrevoient une menace géostratégique plus profonde, incarnée notamment par des alliances inattendues comme celle entre le Maroc et Israël, qui pourrait, selon M. Driss, «transformer des tensions régionales en menaces existentielles pour l’Algérie». Il souligne que «lorsque des États comme le Mali deviennent dépendants d’alliances extérieures pour se maintenir au pouvoir, cela ouvre la voie à toutes sortes d’ingérences, même les plus lointaines et les plus dangereuses pour la souveraineté régionale». D’où l’insistance d’Alger sur le respect de l’ordre constitutionnel et le retour à des gouvernances civiles.
Face à ce désordre géopolitique, l’Algérie maintient une ligne claire. Elle n’entend ni intervenir ni cautionner des prises de pouvoir illégitimes. Mais elle ne reste pas aveugle pour autant. L’État algérien «observe, surveille, évalue» dans un contexte où les menaces sont autant symboliques que militaires. Et où les enjeux vont bien au-delà du simple équilibre régional.
«La substance des accords d’Alger, c’est de rappeler qu’il ne peut y avoir de paix sans développement ni de sécurité sans inclusion. Le tout-sécuritaire ne suffit pas à construire un État-nation», affirme M. Mansari. Le message est fort. Et il s’adresse autant à Bamako, Niamey ou Ouagadougou, qu’aux capitales plus lointaines qui instrumentalisent aujourd’hui le chaos sahélien à leurs propres fins.
LA DIPLOMATIE DU NON-ALIGNEMENT
Par ailleurs, l’Algérie, a rappelé le président de la République, demeure résolument attachée à sa tradition non-alignée. Elle incarne cette «troisième voie» sur l’échiquier international, refusant de s’aligner aveuglément sur un bloc au détriment d’un autre, tout en cultivant un équilibre stratégique avec les grandes puissances. Un choix politique assumé qui repose sur une série de principes fondateurs.
Lors d’une autre intervention dans l’émission, M. Kamel Mansari, directeur de publication du Jeune Indépendant, résume cette doctrine avec clarté : «Trois principes fondamentaux régissent notre diplomatie, que ce soit avec nos voisins ou dans la sphère internationale : d’abord la non-ingérence, ensuite le respect des souverainetés, et enfin le recours à la négociation pour résoudre les conflits.»
Selon lui, cette ligne constante traverse l’histoire diplomatique algérienne depuis l’indépendance, que ce soit dans la médiation des conflits au Sahel, dans le soutien au dialogue inter-malien ou dans les forums internationaux. «Ce sont des crédos que la diplomatie algérienne a toujours mis en valeur et que le président a rappelé avec force», ajoute-t-il.
Le politologue et professeur en relations internationales Cherif Driss apporte un éclairage complémentaire, insistant sur la cohérence et la difficulté de cette posture à l’échelle mondiale. «Le président de la République a martelé les principes cardinaux de la politique étrangère algérienne qui font son identité : la non-ingérence, le bon voisinage, le respect des souverainetés. Dans un monde de plus en plus complexe, dans une région de plus en plus instable, il est très difficile pour un pays de s’y coller.»
Driss note que le chef de l’État a également clarifié la relation de l’Algérie avec les grandes puissances : «L’Algérie n’a pas à se rapprocher d’un pays au détriment d’un autre.» Une ligne équilibrée mais exigeante, qui suppose une fine ingénierie diplomatique pour naviguer entre les attentes des puissances occidentales et les alliances historiques avec des pays comme la Chine ou la Russie.
En tout cas, dans un environnement sahélien déstabilisé par les coups d’État, les ingérences extérieures et les rivalités de puissances, l’Algérie demeure l’un des rares acteurs à défendre une ligne de principe, fondée sur la légitimité internationale, le dialogue et la souveraineté des États. Face à l’éclatement des alliances, aux logiques de militarisation et à la fragilité institutionnelle de ses voisins, Alger reste fidèle à sa doctrine de non-ingérence constructive. Elle agit sans se substituer, conseille sans imposer, et refuse d’être entraînée dans des jeux de puissances contraires à ses intérêts fondamentaux. Plus qu’un simple médiateur, l’Algérie se positionne comme un rempart de stabilité régionale et un défenseur du droit des peuples à décider librement de leur avenir.
G. Salah Eddine
