
Le choc entre Marseille et Rennes, le 15 août prochain, ne marquera pas seulement le coup d’envoi de la nouvelle saison de la Ligue 1 française, mais il marquer surtout le début d’une révolution incertaine pour ce championnat. La LFP lancera Ligue 1+, sa propre chaîne de diffusion née d’un chaos inédit dans la gouvernance des droits TV.
Entre rupture avec DAZN, désengagement de Canal+, explosion du piratage et clubs financièrement à bout de souffle, la Ligue 1 tente un pari risqué. Peut-elle vraiment survivre en autarcie médiatique ? Et surtout, comment en est-on arrivé là, pour que l’un des cinq grands championnats d’Europe ne trouve plus preneur dans le sport le plus populaire du monde ?
De Mediapro à DAZN, le cercle des échecs médiatiques
Tout commence en 2018, lorsque la Ligue de football professionnel (LFP) scelle un contrat historique avec Mediapro. À la clé près de 1 milliard d’euros par an, une promesse de renouveau pour la Ligue 1. On rêve alors d’un championnat dopé financièrement, capable de retenir ses talents et d’en attirer d’autres. Tous le monde se réjouit mais visiblement trop vite. Ce rêve tourne rapidement au cauchemar.
Dès les premiers mois de diffusion en 2020, la chaîne Téléfoot, lancée par Mediapro, ne décolle pas. La pandémie du Covid-19 aggrave les difficultés. Les abonnements stagnent autour de 600 000, bien loin des 1,5 million espérés. Très vite, Mediapro cesse de régler ses échéances, accumule plus de 300 millions d’euros d’impayés, et jette l’éponge après quelques mois seulement. Résultat : une LFP piégée, des clubs étranglés, et un prêt d’urgence de 120 millions d’euros contracté pour éviter le chaos.
À peine remis de cette débâcle, le football français retente sa chance avec DAZN. La plateforme britannique de streaming, forte de ses succès en boxe et football ailleurs en Europe, arrive comme un sauveur potentiel. Mais l’histoire se répète. À l’ambition affichée (1,5 million d’abonnés), répond une réalité bien plus terne : à peine 500 000 souscriptions, une offre jugée trop chère (jusqu’à 39,99€/ soit environ 8000 dinars par mois) et un piratage incontrôlable.
Les pertes s’accumulent : entre 200 et 250 millions d’euros selon plusieurs sources. DAZN suspend ses paiements, refuse de verser la tranche d’octobre 2024 (35 millions d’euros) et finit par réclamer la résiliation du contrat. La LFP se retrouve, une nouvelle fois, en quête de liquidités et traîne son ex-diffuseur devant les tribunaux. Rien qui n’amélioe l’image de ce championnat.
Mais au-delà des chiffres, c’est toute l’économie du football français qui tangue. Sans diffuseur stable ni recette télévisuelle pérenne, plusieurs clubs — Le Havre, Angers, Auxerre — flirtent avec l’asphyxie budgétaire. La Ligue 1, déjà fragilisée par une image brouillée et une exposition réduite, voit son attractivité fondre. Les présidents de club tirent la sonnette d’alarme. Joseph Oughourlian, patron du RC Lens, évoque un «danger systémique» qui mine la compétitivité du championnat.
Ces fiascos successifs soulignent une évidence : le modèle économique du football français repose sur un équilibre fragile, tributaire de diffuseurs qu’il n’arrive ni à séduire ni à fidéliser. Entre promesses non tenues, mauvaise anticipation du piratage et dépendance à des acteurs instables, la LFP paie aujourd’hui des erreurs stratégiques majeures.
Les clubs l’ont crié haut et fort : jusqu’à 60 % de leurs recettes viennent des droits TV. Mais au milieu de tous ce chaos, la LFP ne trouve plus de diffuseurs. Quand on ne trouve plus de diffuseurs prêts à mettre le chèque nécessaire que faut-il faire ? Hé bien allons créer notre propre chaîne ! Une plateforme révolutionnaire qui diffusera notre championnat ! «Ligue1+». C’est la réponse trouvée par la ligue française. Une solution qui, au fait, impose plusieurs autres questions. La plus importante d’entre-elles : cette tentative de reprise en main suffira-t-elle à redresser un navire à la dérive ? Ou ne fera-t-elle que prolonger une crise structurelle que plus aucun écran ne parvient à masquer ? Essayons en tout cas de comprendre les dessous de cette chaîne.
Ligue 1+ est-elle la solution du football français ?
Lancée donc dans l’urgence, Ligue 1+ propose un défi inédit : une chaîne exclusive diffusant 8 matchs sur 9 par journée. Elle sera accessible via tous les fournisseurs d’accès (Orange, SFR, Free, Bouygues) et plateformes OTT, pour 14,99 €/mois avec engagement ou 19,99 € sans engagement.
Autoproductrice, la LFP entre dans un modèle encore expérimental en Europe (seule comparaison : la chaîne de la Ligue néerlandaise), avec un objectif clair : atteindre 1 million d’abonnés dès la première saison, pour amortir ses 66 millions d’euros de coûts annuels.
Concrètement, la chaîne couvrira non seulement la quasi-totalité des matchs de Ligue 1, mais aussi deux magazines hebdomadaires, le Trophée des champions, les barrages, et le multiplex de fin de saison. Cette stratégie vise clairement à offrir une offre complète couvrant tous les temps forts du championnat. Malheureusement, elle devra réserver les rencontres les plus attendues (les Olympico, les chocs PSG–Lille, OM–Lyon, Monaco…) à beIN Sports en direct. Le match ne passera qu’en différé sur la plateforme. Cela restreint la valeur perçue de la chaîne. C’est d’autant plus paradoxal que ces équipes sont précisément celles qui génèrent le plus d’audience, et donc les revenus les plus élevés. La solution de la LFP devra également lutter contre le piratage. Le piratage constitue un défi majeur : aujourd’hui près de 37 % des foyers regardent déjà la Ligue 1 via IPTV illégale – un chiffre qui grimpe aux grandes affiches, parfois à plus de 50 % (OM–PSG par exemple). Dans une période où le pouvoir d’achat est tendu, beaucoup refusent de payer pour ce qu’ils peuvent obtenir gratuitement.
Sans audience suffisante et sans partenaire médiatique de poids, Ligue 1+ pourrait devenir un fardeau financier. Les présidents de club, déjà confrontés à des budgets serrés, n’ont aucun intérêt à voir le navire couler un peu plus.
Le coup de poignard de Canal+
« Tu quoque, Brute, fili mi? ». La trahison de Brutus pour la Ligue1+ est survenue d’un vieil ami Canal+. Le diffuseur historique du championnat français a décliné l’offre, jugeant l’abonnement trop élevé et considérant que les matchs proposés, limités à un seul événement majeur par journée – souvent occupé par beIN Sports –, n’en valaient pas l’effort. Privé du diffuseur historique, le projet perd une visibilité précieuse et une part d’audience non négligeable.
De plus, le refus de Canal+ n’est pas un simple revers commercial : il symbolise un tournant stratégique majeur. Le leader historique des diffuseurs estime désormais ne plus avoir besoin de la Ligue 1 pour fidéliser son public français.
Fort de la diffusion des compétitions européennes, Canal+ propose déjà chaque saison une dizaine de matchs pour chacun des grands clubs hexagonaux — PSG, OM, OL, Lille, Monaco, Nice — grâce aux droits de la Ligue des champions, de la Ligue Europa et de la Conférence League. La Ligue 1 n’est donc plus un contenu indispensable à sa grille. Autrement dit, l’attrait du football français, aux yeux de Canal+, se concentre désormais sur les joutes européennes, plus spectaculaires, plus prestigieuses… et bien plus rentables.
La chaîne détient également les droits de la Premier League, compétition footballistique la plus suivie au monde après la Ligue des champions — dont elle possède aussi le premier choix des affiches.
À cela s’ajoute un portefeuille étoffé de droits dans d’autres disciplines populaires comme la NBA, la Formule 1 ou encore le golf. Autant dire que Canal+ n’a plus besoin de la Ligue 1 pour asseoir son statut de chaîne premium auprès du public sportif français.
Privée de ce pilier historique, Ligue 1+ voit sa légitimité sérieusement fragilisée, au moment même où elle tente de s’imposer comme une solution de sauvetage dans un paysage audiovisuel en pleine recomposition.
Un espoir pour Ligue1+
Tout n’est pas négatif autour de la plateforme. En effet, reste un dernier espoir : celui d’une relance éclair. Pour être viable, la chaîne doit vite convaincre un public massif, lancer une lutte concertée contre le piratage (avec l’aide des diffuseurs, des FAI et de la justice), et surtout convaincre un acteur fort – groupe audiovisuel, FAI ou géant OTT – de rejoindre l’aventure et d’injecter confiance, contenus et audience.
En outre, pour la première fois, la LFP se positionne comme un acteur direct de la diffusion, avec un contrôle total sur son produit et sa narration. Malgré les circonstances difficiles qui ont causé cela, il ne faut pas tout jeter à l’eau avant de voir ce que ca donne concrètement. Cette verticalisation du modèle audiovisuel pourrait devenir un levier de stabilisation à long terme, à condition d’être maîtrisée.
La plateforme doit aussi mobiliser rapidement un public de masse, en s’appuyant sur une campagne de communication offensive, de préférence virale, portée par les clubs eux-mêmes, les joueurs et les influenceurs du ballon rond. Les deux prochaines semaines seront cruciales dans ce sens.
À défaut, la Ligue 1 risque de s’enfoncer dans une spirale dangereuse : pas de diffuseur stable, une audience en chute, des budgets à l’équilibre fragilisé… et un championnat en pleine survie numérique.
L’histoire retiendra peut-être le 15 août 2025 comme la date d’un redémarrage salvateur… ou d’un basculement définitif vers l’inconnu. Car derrière l’initiative, une question brûle : comment un championnat considéré comme l’un des cinq plus grands d’Europe a-t-il pu se retrouver à ce point isolé, sans diffuseur, sans relais, sans vision claire ?
Cette débâcle des droits télévisés raconte en réalité l’effritement progressif d’un écosystème, miné par des erreurs stratégiques, une exposition mal pensée, une dépendance dangereuse à des diffuseurs volatiles, et un aveuglement face aux mutations du numérique. Elle rappelle aussi que la puissance d’un championnat ne repose plus seulement sur ses talents ou ses infrastructures, mais sur sa capacité à se raconter, se vendre, se rendre désirable d’abord chez lui ensuite ailleurs.
G. Salah Eddine
