Algérie-France : Dans une tribune publiée dans le monde L’appel à la sagesse

Alors que les relations entre Alger et Paris semblent s’être enfoncées dans un gouffre de défiance rarement atteint depuis l’indépendance, deux voix s’élèvent dans un ciel assombri par les rancunes, les calculs politiciens et les excès idéologiques. Ces voix ne sont pas celles de diplomates ni de responsables politiques, mais de deux figures spirituelles : l’archevêque d’Alger, Jean-Paul Vesco, et le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz. Dans une tribune commune publiée dans Le Monde,
la semaine dernière, M. Vesco et M. Hafiz rappellent avec une clarté désarmante que «seule la fraternité pourra dessiner un avenir solide».

Leur appel ne peut être lu comme une simple déclaration de bonne volonté religieuse. Il constitue, au contraire, un acte profondément politique dans son essence, puisqu’il cherche à réintroduire l’humain au cœur d’une crise diplomatique déshumanisée, où l’Algérie et les Algériens sont réduits à des instruments dans le théâtre des surenchères électorales françaises. En ce sens, leur parole tranche avec le vacarme ambiant, dominé par la tentation populiste et les ambitions d’une extrême droite française devenue arbitre tacite de la politique étrangère de Paris.
Car c’est bien là le nœud du problème : la dégradation inédite des relations bilatérales n’est pas née d’un accident diplomatique, mais d’une mécanique implacable, alimentée par la volonté d’Emmanuel Macron de ménager les pulsions revanchardes d’une extrême droite conquérante et la ligne dure imposée par un ministre de l’Intérieur qui a pris en otage le dossier algérien. Cette instrumentalisation de l’Algérie comme variable électorale a produit une crise de valises diplomatiques, des tensions sur les visas et, surtout, une atmosphère délétère qui contamine les peuples des deux rives. Face à cette spirale, la tribune de Vesco et Hafiz agit comme un contrepoint salutaire. «Face à la grave crise qui obscurcit aujourd’hui les relations entre la France et l’Algérie, nous ressentons le besoin de dire haut et fort ce qui nous unit : nous sommes des frères», écrivent-ils. La simplicité de cette affirmation est, en réalité, d’une force politique redoutable : elle oppose une logique de lien et de fraternité à la logique de la rupture et de la stigmatisation.

Mémoire et réconciliation
Cette fraternité, expliquent-ils, se décline sous plusieurs formes. Fraternité religieuse d’abord : «Nous affirmons que la différence n’est pas un problème, mais une chance. Être citoyen à part entière n’implique pas de se dépouiller de sa foi, mais de la vivre dans un esprit de responsabilité et de respect.» Fraternité d’appartenance ensuite : «Nous sommes aussi frères parce que nous nous reconnaissons dans cette condition particulière : être franco-algériens. Non pas au sens administratif, mais dans la chair de nos vies.»
Ces phrases résonnent avec une intensité particulière dans un contexte où la mémoire coloniale, loin d’être apaisée, est instrumentalisée de part et d’autre. M. Vesco et M. Hafiz ne se contentent pas d’un plaidoyer spirituel : ils osent pointer les lacunes d’un processus mémoriel souvent bâclé. «Des paroles de réconciliation ont manqué. Elles auraient permis d’ouvrir un avenir apaisé. Elles sont encore possibles», rappellent-ils, convoquant Mandela pour souligner que «la réconciliation ne signifie pas oublier, mais ne pas en être prisonnier». Cette référence n’est pas anodine : elle invite à dépasser la mémoire comme champ de bataille pour en faire un socle de reconstruction.
Mais leur avertissement le plus fort se situe ailleurs : dans la dénonciation des conséquences humaines des crispations diplomatiques. «Nos peuples ne doivent pas être les victimes collatérales des crispations diplomatiques.
Ni les citoyens algériens en France, ni les Français en Algérie, ni les musulmans, ni les chrétiens ne doivent porter les stigmates d’une rivalité d’État à État», écrivent-ils. Et d’ajouter, en filigrane, un constat que beaucoup partagent mais que peu osent exprimer publiquement : derrière les grandes postures d’État, ce sont des millions de vies ordinaires qui sont brisées par des restrictions de visas, des lenteurs consulaires humiliantes, des discours stigmatisants et des violences symboliques, voire physiques.
Cette publication a le mérite de replacer les enjeux au niveau où ils devraient toujours être : celui des peuples et non des stratégies partisanes. Elle invite à un sursaut de dignité et de lucidité, alors que les deux nations s’enfoncent dans une crise artificiellement nourrie par l’idéologie et l’électoralisme. Elle rappelle que, dans les moments les plus sombres, ce ne sont pas toujours les États qui portent la voix de la raison, mais parfois les consciences spirituelles qui, au nom d’une fraternité universelle, osent dire ce que les diplomates n’osent plus.

Quand la fraternité devient un acte de résistance
Dans leur message, les deux religieux ne minimisent point la gravité de la crise entre les deux pays, mais considèrent qu’elle n’est pas insurmontable. À ce titre, ils rappellent justement qu’«au-delà des querelles d’appareils, un tissu humain et spirituel relie les deux sociétés, un tissu qu’aucune crise diplomatique, aussi violente soit-elle, ne devrait briser». Cet appel résonne comme une mise en garde adressée à ceux qui, de part et d’autre de la Méditerranée, croient qu’une relation pluriséculaire peut se réduire à une bataille d’ego ou à des calculs électoraux à courte vue. Il s’agit, au contraire, de rappeler qu’entre la France et l’Algérie existe une réalité profonde, faite de vies partagées, d’histoires entremêlées et d’expériences communes qui échappent aux logiques des appareils d’État.
En ce sens, ils estiment que la relation entre l’Algérie et la France ne peut pas être abandonnée aux calculs partisans et aux surenchères identitaires, avant d’élargir leur appel à l’universel en soulignant qu’“être frères en humanité signifie refuser toute frontière qui enferme la fraternité dans l’ethnie, la religion ou la nation”.
Par cette affirmation, M. Hafiz et M. Vesco dépassent le seul cadre bilatéral : ils posent une question fondamentale à l’Europe et au Maghreb, mais aussi au reste du monde. Que vaut une diplomatie si elle ne repose pas sur l’humain, si elle se contente de reproduire les fractures du passé et d’instrumentaliser les blessures mémorielles pour nourrir des rivalités contemporaines ?
Ils rappellent enfin que «seule la fraternité, enracinée dans nos traditions religieuses et inscrite dans la devise laïque de la République française, pourra dessiner un avenir solide». Cette phrase, en apparence simple, agit comme un manifeste moral. Elle rappelle aux responsables politiques qu’aucune frontière, aucun discours idéologique, aucune stratégie de court terme ne saurait effacer la réalité d’une fraternité vécue par des millions de familles, partagées entre les deux rives.
Ce message, au fond, n’est pas seulement un plaidoyer pour l’apaisement diplomatique. Il est un avertissement : ignorer cette fraternité, c’est prendre le risque de transformer une crise politique en fracture irréversible. Il est aussi une exhortation : faire de cette fraternité non pas un simple mot, mais un projet commun.
Ainsi, cette tribune sonne comme un ultime rappel à l’ordre adressé à la fois aux nostalgiques de l’Algérie française et à tous ceux qui tentent de faire de l’Algérie et sa diaspora le bouc émissaire d’une crise interne en réalité purement franco-française.
G. Salah Eddine

ALGER 16 DZ

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