
À chaque époque troublée, il existe toujours des voix hautement qualifiées pour sortir du ressentiment, parler d’avenir sans avoir à renier le passé, tendre la main là où d’autres mettent des murs. Certaines figures de la relation complexe et passionnelle que partagent l’Algérie et la France, seules, réussissent à porter tant la mémoire, la dignité que l’espérance.
M. Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, fait partie de ces figures. Il porte la responsabilité d’une institution fondée en 1926 en hommage aux combattants musulmans tombés pour la France, qui n’est aujourd’hui plus seulement cultuelle, mais aussi celle de maintenir vivante une passerelle, entre les deux rives de la Méditerranée, où souffle la sagesse, l’équilibre et la fraternité.
Juriste émérite, intellectuel respecté, homme de foi, M. Hafiz s’est imposé comme une conscience en vue et écoutée des deux côtés de la rive méditerranéenne. C’est une voix à la fois ferme et apaisante qui rappelle que la réconciliation n’est pas un slogan mais un travail patient, exigeant, qui n’est pas déconnecté de la vérité historique et de l’amour des peuples.
C’est dans cet esprit qu’Alger16 a été honoré d’avoir eu un entretien avec lui, afin de recueillir son point de vue sur les défis de la mémoire, la nécessité de construire une fraternité sincère et le rôle des nouvelles générations dans la refondation des relations franco-algériennes.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine
Alger16 : M. Hafiz, vous êtes aujourd’hui l’une des voix les plus respectées lorsqu’il s’agit de penser la relation entre la France et l’Algérie, mais aussi d’imaginer un avenir commun fondé sur la fraternité et le dépassement des blessures du passé. À la lumière de vos récentes déclarations, permettez-moi de vous poser quelques questions. Vous avez affirmé : «Notre avenir compte plus que notre passé.» Comment réussir, selon vous, à tourner une page douloureuse de l’histoire franco-algérienne sans tomber dans l’oubli ou la banalisation des souffrances vécues ?
M. Hafiz : Je n’ai jamais voulu opposer l’avenir au passé. Mais il y a une différence entre se souvenir pour éclairer et se souvenir d’une manière qui empêche d’avancer. L’oubli serait une offense à la dignité des victimes et la banalisation une négation de l’histoire. Mais la mémoire, si elle devient uniquement un lieu d’affrontements, finit par étouffer l’espérance.
Comme le disait Nelson Mandela : «La réconciliation ne signifie pas oublier, mais ne pas en être prisonnier.» L’histoire doit être dite avec clarté et vérité, mais sans humiliation. Elle doit devenir une “mémoire seuil”, une mémoire qui nous aide à franchir ensemble un pas vers l’avenir, et non à rester figés dans les blessures d’hier.
La mémoire coloniale reste un champ miné, exploité parfois pour des calculs politiques. Pensez-vous que la Grande Mosquée de Paris puisse jouer un rôle de médiateur moral et spirituel pour apaiser ces tensions et replacer la mémoire dans une perspective réconciliatrice ?
La Grande Mosquée de Paris n’est pas une académie d’historiens, mais elle est une conscience spirituelle. Notre mission dans ce sens est de rappeler que la mémoire n’est pas une marchandise, mais un acte de dignité. Nous ne pouvons pas effacer les blessures ; mais nous pouvons créer des lieux où elles sont nommées sans haine. Dans ce sens, oui, la Grande Mosquée de Paris peut être un médiateur moral : en promouvant une éthique de la mémoire qui refuse la concurrence des souffrances et qui transforme l’héritage douloureux en appel à la fraternité.
Dans vos prises de parole, vous insistez sur la nécessité d’un «tissu humain et spirituel» qui transcende les crises diplomatiques. Concrètement, comment préserver ce lien quand une partie de la diaspora algérienne se sent stigmatisée ou prise en otage dans le débat public français ?
Il faut d’abord dire que la diaspora algérienne n’est pas une abstraction : ce sont des millions de vies, de familles, de parcours. Lorsqu’on les réduit à des chiffres ou à des slogans, on les blesse. Quand une partie d’entre eux se sent stigmatisée, c’est le lien social tout entier qui s’effrite. Préserver ce tissu suppose deux choses : d’un côté, que les responsables politiques cessent d’utiliser les mots qui excluent, ce que nous appelons une “trêve des anathèmes” ; de l’autre, que la société civile continue de tisser les ponts par l’éducation, la langue, le sport, la culture, la solidarité quotidienne. Les États peuvent être en tension ; les peuples, eux, continuent de se parler, d’échanger, de mieux se connaître et s’apprécier voire de s’aimer.
Vous avez déclaré qu’«être frères en humanité signifie refuser toute frontière qui enferme la fraternité dans l’ethnie, la religion ou la nation». Dans notre monde actuel, un monde marqué par le repli sur soi, les guerres identitaires et le rejet de l’autre, comment maintenir vivante cette vision universaliste ?
C’est la tâche la plus difficile et la plus urgente. La fraternité universelle n’est pas un slogan : elle est une discipline, presque une ascèse. Elle consiste à résister à la tentation de réduire l’autre à son identité immédiate. Saint Augustin, enraciné en Afrique du Nord, nous a appris que la vérité ne se laisse pas enfermer dans les frontières. L’émir Abdelkader nous a rappelé que l’honneur d’un croyant est de protéger même l’ennemi vaincu. Ces deux figures, l’une chrétienne antique, l’autre musulmane moderne, nous disent la même chose : l’universel se vit dans la fidélité à sa foi et dans l’ouverture à l’autre.
Certains estiment que la relation franco-algérienne est «condamnée» à rester prisonnière de l’histoire. Partagez-vous ce pessimisme ou croyez-vous encore à un partenariat sincère, porté par les sociétés civiles ?
Je ne partage pas ce fatalisme. L’histoire nous pèse, mais elle ne nous condamne pas. Les sociétés civiles ont déjà inventé mille manières de vivre ensemble : dans les familles mixtes, dans la langue partagée, dans la vie quotidienne des quartiers où cohabitent les mémoires. Le partenariat sincère ne viendra pas d’un décret, mais de cette société vécue, déjà là, qu’il faut accompagner, soutenir, porter et reconnaître.
Quelle est, selon-vous, la solution à la crise actuelle entre Alger et Paris ? Que préconisez-vous ?
La solution n’est pas une formule magique. Mais il y a une méthode : désarmer le langage, éviter les humiliations publiques, travailler ensemble sur les enjeux concrets – jeunesse, migrations, climat, sécurité régionale – et reconnaître la dignité de l’autre comme préalable. Une paix solide ne se bâtit pas sur des éclats diplomatiques, mais sur une discipline patiente de respect mutuel.
En tant que recteur, vous êtes aussi une figure intellectuelle écoutée des deux côtés de la Méditerranée. Pensez-vous que la jeunesse franco-algérienne peut devenir un acteur central de ce rapprochement ? Et comment l’accompagner pour qu’elle dépasse les récits de rupture et s’inscrive dans une dynamique de construction commune ?
La jeunesse n’est pas seulement un «avenir», elle est déjà un présent qui demande simplement à être reconnu. Elle porte à la fois les blessures héritées et la force de l’espérance. Oui, elle peut devenir l’acteur central de la réconciliation. Mais il faut lui offrir plus que des discours : des espaces concrets où elle apprend à raconter l’histoire autrement, où elle s’exerce à la rencontre, où elle construit des projets communs. L’école, les universités, les jumelages culturels, sportifs et spirituels sont autant de lieux où elle peut se libérer des récits de rupture et devenir l’artisan d’un récit partagé.
Justement, quel message adressez-vous aux nouvelles générations, des deux côtés de la Méditerranée, qui peuvent grandir avec des perceptions négatives de l’autre, forgées par les récits politiques ou médiatiques ?
Je leur dirai : n’acceptez pas de vivre dans des histoires écrites pour vous par d’autres. Ayez le courage de poser vos propres mots. Refusez que l’autre soit d’abord une menace. Allez à sa rencontre, la main tendue et bienveillante, par la langue, par la culture, par l’amitié. Vous découvrirez que ce que vous avez en commun dépasse de loin ce qui vous sépare. La fraternité n’est pas une utopie, c’est une construction quotidienne exigeante.
Enfin, comment imaginez-vous le rôle de la Grande Mosquée de Paris dans les dix prochaines années : simple institution cultuelle, ou véritable acteur diplomatique, culturel et social dans la recomposition des relations entre la France, l’Algérie et plus largement le monde musulman ?
La Grande Mosquée de Paris est certes un lieu de prière, mais elle doit être plus que cela : une maison du lien. Elle a déjà un rôle culturel, social et spirituel. Elle devra être un atelier de paix et de solidarité : un lieu où l’on apprend la mémoire partagée, où l’on se forme à la rencontre, où l’on parle la langue de l’autre. La foi n’est pas seulement tournée vers l’éternité ; elle est aussi un service rendu au monde. Merci. G. S. E.
