



À Alger, au cœur de l’Intra-African Trade Fair (IATF 2025), un espace attire irrésistiblement les regards : le pavillon dédié aux start-up. Plus qu’une vitrine technologique, il est devenu en quelques jours le véritable poumon de l’événement. On y trouve des jeunes venus d’Alger, de Lagos, Nairobi, Tunis, Maputo ou encore Dakar, porteurs de projets qui reflètent la vitalité d’un continent en pleine réinvention.
Contrairement aux grandes signatures gouvernementales et aux accords officiels, souvent relayés en conférences de presse, c’est dans ces allées que l’Afrique se dessine au présent. Ici, pas de discours protocolaires : ce sont des prototypes, des applications, des pitchs improvisés et des rêves exprimés à voix haute.
Reportage réalisé par G. Salah Eddine
Ce sont les quelques mots d’une jeune entrepreneure sénegalaise qui nous donnent envie de nous plonger au coeur de ces innovations. «Nous n’avons pas besoin de copier la Silicon Valley, nous créons notre propre modèle», confie cette entrepreneure qui développe une plateforme spécialisée dans l’artisanat local.
Elle n’est pas la seule, d’ailleurs. La Foire intra-africaine où était représentée l’Afrique, riche de sa jeunese et son potentiel inmesurable, a offert des stands et des idées très impressionantes. Chaque projet part d’un constat simple : les défis africains nécessitent des solutions africaines. C’est là la singularité de cette génération d’entrepreneurs : ils innovent non pas dans l’abstrait, mais à partir d’une réalité vécue – accès à l’énergie, fluidité des échanges, digitalisation des paiements, sécurité alimentaire. Autant de faits excitants qui nous ont poussés à nous concentrer sur ces jeunes Africains.
Quand l’Algérie dévoile ses joyaux technologiques
Notre aventure commence dans le lieu le plus effervescent de la Foire commerciale intra-africaine : le pavillon du Hub de l’innovation. Ici, la curiosité est palpable, presque électrique. Les jeunes se pressent, les regards se croisent et les conversations fusent dans un mélange de français, d’arabe et d’anglais. On se bouscule autour d’un prototype qui capte toutes les attentions : un drone 100 % algérien, fruit du travail du Centre de recherche en technologies industrielles (CRTI), organisme relevant du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.
Élégant, robuste et conçu pour le terrain africain, cet engin a déjà une feuille de route ambitieuse. Il servira à la cartographie, à la surveillance environnementale, mais aussi à des missions de protection civile, de sauvetage ou de prévention des catastrophes naturelles. «Dès 2026, nos drones seront opérationnels, au moins pour équiper la Protection civile», explique, sourire aux lèvres et regard passionné, le jeune responsable du stand. À ses côtés, des visiteurs professionnels venus du Ghana, de l’Angola et du Kenya notent chaque détail, captivés par ce savoir-faire inédit. L’Algérie prépare d’ores et déjà le cadre juridique : des lois sont en cours d’élaboration pour encadrer l’usage civil des drones et garantir leur exploitation légale. En parallèle, la société Skytec Engineering prendra en charge la formation des futurs pilotes, avec des programmes courts et spécialisés adaptés aux nouvelles réglementations. «Nos visiteurs africains ont été bluffés par la performance de nos drones», ajoute notre interlocuteur. «Pourquoi ne pas envisager l’exportation, une fois nos besoins nationaux couverts ?», dit-il.
La scène parle d’elle-même : l’Algérie n’est plus simple spectatrice de la révolution technologique, elle construit ses propres solutions, avec l’ambition de rayonner sur le continent.
Ral Bionics, l’entreprise qui redonne un bras à l’Afrique
À quelques mètres de là, une autre innovation épate les visiteurs. Sur un petit stand, deux jeunes femmes au regard déterminé présentent une innovation qui pourrait transformer la vie de milliers d’Africains. Ral Bionics, la start-up fondée par les sœurs jumelles Rabia et Aabir Latroch, toutes deux étudiantes en Master 2 à l’université Mohamed- Boudiaf, a dévoilé «Con.tic» ! C’est une prothèse bionique du membre supérieur.
Le prototype, à la fois fonctionnel et esthétiquement travaillé, n’est pas qu’un objet technologique : c’est une promesse d’inclusion et de dignité pour les personnes amputées. «Nous ne voulons pas seulement fabriquer un bras artificiel, nous voulons redonner confiance, effacer la stigmatisation», explique Aabir.
Leur ambition ne s’arrête pas là. Rabia confie, le regard étincelant : «Ce n’est que le premier pas. Demain, nous voudrons intégrer l’intelligence artificielle pour rendre le mouvement encore plus naturel.»
Leur projet a déjà fait sensation ! Énormément de personnes ont échangé leurs cartes avec ces deux sœurs jumelles ! Le Premier ministre du Botswana s’est arrêté longuement à leur stand et même la Commission des finances du Parlement européen a manifesté son intérêt. Le ministre algérien de l’Enseignement supérieur, Kamel Baddari, visiblement impressionné, a salué le travail de ces jeunes innovatrices qui symbolisent le potentiel du pays.
Dans les couloirs, les murmures vont bon train : et si Ral Bionics devenait la prochaine success-story africaine, une entreprise née sur les bancs de l’université mais destinée à briller sur la scène mondiale ?
Repenser le Tourisme
Le tourisme est souvent présenté comme un secteur clé en Algérie, mais force est de constater qu’il reste encore largement sous-exploité. Manque de digitalisation, difficulté d’accès aux services, absence de plateformes intégrées : autant d’obstacles que Fennec Booking a décidé de lever pour repositionner l’Algérie sur la carte du tourisme moderne.
À l’IATF, Mme Rania Fethi, directrice commerciale et marketing, qui nous reçoit avec une énergie communicative, dira : «Notre objectif est simple : faciliter la vie du voyageur, qu’il vienne de l’intérieur du pays ou de l’étranger.»
La plateforme agrège tout ce dont un voyageur a besoin : billets d’avion nationaux et internationaux, une offre hôtelière allant des auberges, aux 5 étoiles, des transferts garantis entre l’aéroport et l’hôtel et bien d’autres services.
Véritable Destination Management Company (DMC), elle propose aussi la location de voitures, l’organisation d’événements, des services VIP et un accompagnement visa. Déjà reconnue sur le marché malaisien, Fennec Booking se positionne en B2B, B2C et même B2G.
À l’IATF, les accords s’enchaînent. «Nous avons déjà signé plusieurs accords au cours de cette semaine», confie Mme Fethi, tout en reconnaissant les défis : «Le secteur du tourisme en Algérie est encore en phase de développement. Le manque de digitalisation est un frein majeur. Nous devons travailler l’image du pays à l’international et bâtir une offre cohérente.»
Son discours se transforme en appel à l’audace : «N’écoutez pas ceux qui veulent vous décourager, surtout parmi les plus âgés. Notre génération n’est pas complexée, elle a toutes les capacités pour innover.» Et de conclure avec un message fort : «Si nous n’essayons pas de développer notre pays, personne ne le fera à notre place. Il vaut mieux investir ici que d’aller chercher ailleurs. L’Algérie est un marché vierge. Les Algériens sont de grands consommateurs, il suffit d’avoir les bonnes idées.» C’est avec cette énergie vivante et pleine d’espoir qu’on a réellement senti la force de l’innovation au sein de la jeunesse algérienne. Mais qu’en est-il de la jeunesse africaine au sens le plus large dans d’autres secteurs clés ?
Révolutionner les marchés agricoles
Mais bien sûr, l’Afrique ne s’arrête pas à l’Algérie ! L’IATF révèle un éventail impressionnant d’entreprises innovantes. À une centaine de mètres de là, Freshmark Systems attire les foules. Cette société sud-africaine trace chaque boîte de fruits et légumes à travers 22 marchés nationaux et gère plus d’un milliard de dollars de transactions agricoles par an. En redonnant du pouvoir aux petits exploitants, elle améliore la sécurité alimentaire et esquisse un modèle dont pourraient s’inspirer les agriculteurs algériens et maghrébins.
Encore plus futuriste, la start-up zimbabwéenne Afrostain mise sur l’intelligence géospatiale agricole. Ses cartes numériques permettent de délimiter les champs, optimiser l’irrigation, suivre le bétail ou encore anticiper une sécheresse. Sur les écrans, les images satellites dévoilent en temps réel l’évolution des cultures en Afrique australe. «Avec ces données, un État peut prévenir une crise alimentaire et un agriculteur sauver sa récolte d’un parasite», explique un ingénieur. Déjà présente dans plusieurs pays, la jeune pousse vise désormais l’Afrique du Nord.
Beauté naturelle et identité africaine
On a pu voir plusieurs innovations dans différents secteurs passant par l’industrie, la technologie à l’agriculture mais on a été impressionnés de voir de l’innovation ailleurs. Cette innovation ne se limite pas aux laboratoires de haute technologie. Elle s’exprime aussi dans des secteurs où l’Afrique est trop souvent sous-estimée : la beauté, l’artisanat et la mode. Là où des multinationales dictent les tendances mondiales, une jeune entreprise sud-africaine ose s’imposer. Momacareco, spécialisée dans le skincare, attire les visiteurs dès l’entrée de son stand, parfumé aux effluves de beurre de karité et de cacao. Ses produits de soin, 100 % naturels, s’inspirent des recettes des grand-mères africaines. «Notre but est simple : que chaque client sache exactement ce qu’il met sur sa peau, sans avoir besoin de chercher sur Google», explique sa fondatrice. Sur les étiquettes, aucun jargon scientifique : seulement du beurre de mangue, du savon noir, du curcuma ou du charbon.
Au-delà de la cosmétique, Momacareco revendique une mission culturelle : reconnecter les consommateurs aux savoirs traditionnels africains, tout en ouvrant la voie à l’exportation. Et déjà, l’Algérie figure dans son carnet d’intentions.
Plus loin, ce sont des créateurs de mode et d’artisanat qui séduisent par leur audace. Bijoux inspirés de motifs touaregs, tissus aux couleurs éclatantes de l’Afrique de l’Ouest, sacs et accessoires confectionnés à partir de matières recyclées… Ces initiatives rappellent que l’innovation n’est pas seulement technologique : elle est aussi esthétique et identitaire. Chaque pièce raconte une histoire, chaque motif renvoie à une mémoire collective. Ici, l’artisanat dialogue avec la modernité et transforme la créativité africaine en un langage universel.
Une jeunesse africaine décomplexée
Ce qui frappe, au-delà des technologies, c’est l’énergie des porteurs de projets. Beaucoup racontent les obstacles : financement rare, lourdeurs administratives, manque de mentors. Mais tous expriment la même certitude : l’Afrique n’attendra plus que d’autres viennent lui apporter des solutions.
Dans les allées, on échange des cartes de visite comme des promesses d’avenir. Un exposant résume, sourire aux lèvres : «Ici, on ne vend pas seulement des produits, on fabrique de la confiance.»
Mais cette génération refuse le fatalisme. «Nous avons grandi dans un contexte où l’on nous répétait que l’Afrique devait importer des solutions. Aujourd’hui, nous prouvons le contraire», affirme Joseph, fondateur d’une start-up kényane spécialisée dans les drones agricoles.
Cette confiance est palpable : dans les regards, dans les pitchs passionnés, dans les cartes de visite qui circulent à toute vitesse. On y lit une certitude : les jeunes ne veulent plus être spectateurs, mais architectes de l’intégration africaine.
L’Algérie, hôte et passerelle
En nous aventurant dans les différents stands cette édition de l’IATF, on a compris une chose. En accueillant cette 4ᵉ édition, l’Algérie offre plus qu’un espace logistique. Alger devient le lieu symbolique où se rencontrent les jeunesses africaines, où les rêves d’un Lagos numérique, d’un Kigali vert ou d’un Caire innovant croisent les ambitions maghrébines. Les entrepreneurs algériens ne sont pas en reste. Des start-up locales de la fintech et de l’agriculture intelligente ont attiré l’attention des délégations étrangères, confirmant que le pays veut lui aussi jouer sa carte dans la nouvelle économie africaine.
En fin de journée, alors que les halls se vidaient lentement, les jeunes entrepreneurs continuaient d’échanger, parfois assis à même le sol, laptops ouverts et idées griffonnées sur des carnets. Fatigue et excitation se mêlent, mais une évidence s’impose : l’Afrique de demain ne se construira pas seulement dans les sommets de chefs d’État, mais dans ces rencontres improvisées, dans cette énergie brute qui traverse les couloirs de l’IATF.
Si l’événement restera marqué par les chiffres – milliards de dollars en transactions, centaines d’exposants, dizaines de pays représentés – c’est peut-être dans le bruissement discret de ces start-up que s’écrit la page la plus prometteuse : celle d’une Afrique où l’innovation n’est plus un luxe importé, mais un moteur endogène.
G. Salah Eddine
