Situation politique en France : Le séisme d’un quinquennat à bout de souffle

Lors de l’émission «Vision» diffusée mercredi soir sur Canal Algérie, plusieurs experts sont revenus sur la crise politique actuelle qui secoue la France, affirmant que la politique française est aujourd’hui à bout de souffle.

La démission surprise du Premier ministre Sébastien Lecornu, moins d’un mois après sa nomination, a plongé la France dans une zone de turbulence inédite. En à peine 24 heures, le nouveau gouvernement a implosé, révélant l’extrême fragilité d’un système institutionnel épuisé par les divisions partisanes et les fractures sociales.
À Matignon, la foudre est tombée. Lecornu a reconnu, devant la presse, « le réveil d’appétits partisans » et l’impossibilité de constituer une majorité stable. Ses partenaires de droite ont pris leurs distances, la gauche a exigé un gouvernement écologiste, et jusque dans le premier cercle du pouvoir, des figures comme Bruno Le Maire ont claqué la porte. Le socle présidentiel s’est effondré.
Face à la crise, Emmanuel Macron a choisi la temporisation. Il a accordé à Lecornu 48 heures pour reformer un gouvernement d’unité nationale, tout en se disant prêt à «prendre ses responsabilités » en cas d’échec. Mais derrière cette formule diplomatique se cache un dilemme lourd : dissoudre l’Assemblée, reconduire un Premier ministre démissionnaire ou gérer une crise institutionnelle à ciel ouvert.
Ce nouveau tremblement politique illustre la fin d’un cycle. L’hyper-présidence macronienne, bâtie sur la verticalité et la centralisation du pouvoir, se heurte à ses limites. Les partis traditionnels, longtemps marginalisés, reviennent au centre du jeu, tandis que les appels à la cohabitation, voire à la destitution, gagnent du terrain.
Dans les chancelleries étrangères, on observe avec inquiétude cette érosion de la stabilité française, pilier historique de l’Union européenne. L’image d’une France fracturée, en quête d’un second souffle démocratique, s’impose désormais comme le nouveau visage de la Ve République.

Une délinquance chronique
Cette crise politique francaise, inédite par sa rapidité et son intensité, traduit selon l’expert en géopolitique Badis Khenissa « une délinquance politique chronique, pathologique », symptôme d’un régime arrivé « au bout de son souffle ».
Pour M. Khenissa, cette séquence politique révèle bien plus qu’une simple mésentente gouvernementale : elle consacre l’effondrement d’un modèle. « C’est un président aujourd’hui isolé. C’est une crise de régime », analyse-t-il, avant d’ajouter que « la Macronie peut désormais être décrite comme l’anatomie d’une chute, celle d’un pouvoir vertical arrivé à ses limites ».
Dans cette lecture critique, l’expert met en lumière la décomposition interne du cercle présidentiel. Les alliances fondatrices du macronisme se fissurent : « Les alliés d’hier — le parti Horizons d’Édouard Philippe, le centre de François Bayrou, et même les plus proches collaborateurs du Président — interpellent désormais ouvertement un modèle resté sourd à la voix populaire. »
Ce désenchantement généralisé s’explique, selon lui, par un choix politique initialement guidé par « l’opportunisme électoral » plutôt que par une réelle volonté de stabilité. M. Khenissa rappelle à ce titre que « le Président avait justifié son refus de nommer un Premier ministre issu du Nouveau Front populaire pour éviter l’instabilité. Or, aujourd’hui, il ne s’agit plus d’instabilité : c’est une crise sans précédent qui met en péril la Ve République elle-même ».
Ce diagnostic rejoint celui de nombreux observateurs européens qui voient dans cette crise la conséquence d’une présidence hypercentralisée, coupée des réalités sociales et des équilibres partisans. « Il faut toujours préférer son pays à son parti », a déclaré récemment Sébastien Lecornu, une phrase que Badis Khenissa juge «révélatrice de la dérive clanique du pouvoir français, incapable de s’élever au-delà des intérêts électoraux immédiats. »
Au-delà de l’épisode Lecornu, l’expert souligne la montée d’un climat d’« instinct de survie politique », nourri par les ambitions personnelles et la proximité des échéances électorales : « Il y a des carriéristes, des ambitions présidentielles pour 2027, mais aussi les municipales qui approchent. »
Le système macronien semble désormais fonctionner dans une logique de court terme, où chaque acteur cherche à sauver sa position avant le naufrage.
Ainsi, la France entre dans une zone d’incertitude politique majeure, que d’aucuns comparent à une « crise organique » au sens gramscien : celle d’un pouvoir qui ne parvient plus à gouverner, et d’une opposition qui ne parvient pas encore à incarner l’alternative.
Pour Badis Khenissa, « cette situation marque la fin d’un cycle. La Ve République ne parvient plus à absorber les chocs politiques, sociaux et institutionnels. Elle doit se réinventer ou s’effondrer sur elle-même ».

La fragmentation du camp Macron
Pour Mohamed Achir, maître de conférences en économie, cette situation illustre « une fragmentation aggravée, non seulement au niveau du Parlement, mais aussi au sein même de la minorité présidentielle ».
Selon l’universitaire, le président Emmanuel Macron se trouve aujourd’hui dans une impasse politique majeure. « Macron essaie de gagner du temps », explique-t-il, « en attendant d’avoir des marges de négociation avec d’autres formations politiques ou de reconstituer un peu son camp, celui de la majorité présidentielle ». Mais cette stratégie du temps long ne masque qu’imparfaitement la désagrégation d’un pouvoir désormais sans base solide.
La démission de Sébastien Lecornu, suivie du départ retentissant de Bruno Retailleau, a agi comme un catalyseur. « En quelque sorte, on peut dire que c’est Retailleau qui a provoqué la situation de démission du Premier ministre », souligne Mohamed Achir. Ces départs traduisent, selon lui, une crise de confiance interne et une rupture dans les équilibres fragiles de la Macronie.
Le constat est sévère : « Le camp présidentiel est fissuré et cela provoque beaucoup de problèmes pour le chef de l’État, qui ne peut plus compter sur son socle politique traditionnel », analyse M. Achir. Pire encore, ajoute-t-il, « il est désormais désavoué par la plupart des formations politiques, à l’exception du Parti socialiste, qui poursuit ses propres calculs politiciens et ses ambitions de pouvoir ».
Pour Mohamed Achir, la manœuvre d’Emmanuel Macron reste prévisible : « Il va tenter de convaincre Lecornu de rester Premier ministre et d’élargir les négociations à d’autres formations politiques. » Une hypothèse de court terme, dictée par la volonté du Président de retarder une dissolution incertaine et politiquement risquée.
Mais au-delà de la tactique, cette séquence révèle la fin d’un cycle. Entre désaveu, fragmentation et isolement, Emmanuel Macron voit s’éroder le socle même de sa légitimité politique. Et selon Mohamed Achir, « cette perte de cohérence interne pourrait, à moyen terme, précipiter la France dans une instabilité durable, où chaque compromis devient un aveu de faiblesse ».

Un séisme
Samy Kaidi, journaliste et consultant international, a de son côté affirmé qu’ « il s’agit là d’un véritable séisme politique ».
Dans une France déjà fragilisée par les divisions partisanes et l’usure du macronisme, la chute express du nouvel exécutif révèle un désordre institutionnel profond. « Certains préfèreront parler de “tempête politique”, mais en réalité, il y a eu une accélération de l’histoire », souligne M. Kaidi, évoquant une « décision surprenante prise à la dernière minute » dans un contexte où la pression s’est rapidement intensifiée, à la fois « au sein du gouvernement et dans la classe politique ».
Selon lui, l’architecture même du gouvernement Lecornu portait en germe sa propre fragilité. « Parmi les dix-huit membres de l’exécutif français, quatre provenaient directement des Républicains et douze appartenaient au bloc de droite », rappelle-t-il. Ce déséquilibre, entre alliances opportunistes et rivalités latentes, a fini par rendre « la situation insoutenable au fil des heures ». Les tensions internes ont été aggravées par les attaques venues de l’extérieur. Marine Le Pen, chef de file du Rassemblement national, n’a pas tardé à dénoncer « une crise de régime », affirmant qu’Emmanuel Macron n’avait désormais « que deux choix : la dissolution ou la démission ». Ces propos, selon Samy Kaidi, traduisent « l’onde de choc qui traverse tout le spectre politique français, de la droite républicaine jusqu’à l’extrême droite ».
L’analyste estime que la décision du Président français résulte d’une double pression : « Des pressions internes, au sein de l’exécutif, mais aussi externes, venues d’une classe politique en recomposition permanente. » Dans ce contexte de défiance généralisée, chaque décision présidentielle apparaît comme une manœuvre de survie.
Pour Kaidi, l’enjeu dépasse le simple épisode gouvernemental : c’est « la crédibilité du régime lui-même » qui est mise à l’épreuve. L’effritement du consensus au sommet de l’État, conjugué à la perte de repères idéologiques, place la Ve République « face à une de ses plus grandes épreuves depuis des décennies ».
Le séisme politique que traverse la France n’est donc pas seulement institutionnel ; il est aussi symbolique.

L’épreuve du compromis
Intervenant lors de la même émission, le politologue Mohamed Saïd Benazouz estime que cette crise n’est pas seulement institutionnelle, mais culturelle. « Les responsables politiques français sont devenus plus politiciens que politiques », observe-t-il, soulignant la dérive d’une classe dirigeante « davantage tournée vers le calcul partisan que vers la construction nationale ».
Sébastien Lecornu, pourtant perçu comme un homme de dialogue, « a travaillé dans la discrétion et cherché à bâtir des ponts », rappelle M. Benazouz. Son geste fort — le renoncement à l’article 49.3, symbole du passage en force législatif — n’a pourtant «pas suffi à convaincre tout le monde ». Ce refus d’imposer les décisions par la contrainte aurait pu marquer un tournant démocratique, mais il s’est heurté à une classe politique fragmentée, prisonnière de ses postures idéologiques.
Pour Benazouz, ce blocage institutionnel s’explique aussi par une mutation du système de la Ve République. « Si l’on revient à la Constitution de 1958, celle du général de Gaulle, les pouvoirs du Président se sont accentués au détriment du Parlement », rappelle-t-il. Or, la France contemporaine est marquée par une «réalité parlementaire éclatée », où plus aucune force politique ne détient la majorité absolue.
Cette fragmentation du paysage politique français, inédite depuis des décennies, rend la gouvernance presque impossible. Les expériences de cohabitation du passé ne suffisent plus à servir de modèle. «Aujourd’hui, même au niveau mondial, il faut que les politiciens commencent à réfléchir en termes de coalition », plaide M. Benazouz, estimant que la survie du régime dépendra de la capacité des partis à dépasser les logiques de clan.
Sébastien Lecornu lui-même l’a reconnu dans sa dernière déclaration : « Personne n’était majoritaire, mais tout le monde était intransigeant. » Pour le politologue, cette phrase résume le cœur du problème. La classe politique française, dit-il, souffre d’une incapacité structurelle à composer, à partager le pouvoir, à écouter l’autre.
Avec une touche d’ironie historique, Benazouz évoque la célèbre formule du général de Gaulle : « Comment voulez-vous gouverner un pays qui produit 246 types de fromages ? » Une métaphore qui, selon lui, n’a jamais été aussi pertinente. « Elle illustre la diversité des opinions, mais aussi l’extrême difficulté à concilier des intérêts divergents dans une démocratie fragmentée», commente-t-il.

Remettre en question le modèle français
Ce qui se joue aujourd’hui en France dépasse la simple démission d’un Premier ministre ou la recomposition d’un gouvernement : c’est la remise en question d’un modèle républicain fondé sur la verticalité du pouvoir et la personnalisation extrême de la décision.
Les analyses croisées de Badis Khenissa, Mohamed Achir, Samy Kaidi et Mohamed Saïd Benazouz dressent le portrait d’une République fatiguée, minée par les fractures partisanes, l’usure du Macronisme et l’incapacité collective à inventer un nouveau contrat politique. Le Macronisme, qui se voulait dépassement des clivages, s’achève dans la confusion des alliances et la désagrégation du centre. La France se retrouve face à elle-même, confrontée à la nécessité d’une refondation démocratique.
Cette crise, observée avec attention depuis les capitales européennes, traduit la fin d’une illusion : celle d’une stabilité institutionnelle garantie par la seule autorité présidentielle. Le temps des compromis est venu. Mais pour qu’il advienne, encore faut-il que la classe politique française accepte de substituer au réflexe partisan une véritable culture de coalition et de dialogue. Faute de quoi, la Ve République, épuisée par ses contradictions internes, pourrait bien s’effondrer non pas sous le poids d’une opposition, mais sous celui de son propre modèle.
G. Salah Eddine

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