
Lors de l’assemblée annuelle de l’European Football Club Association à Rome, le président du PSG Nasser Al-Khelaïfi a déclaré la fin définitive du projet de Super League, scellant ainsi la victoire du modèle communautaire de l’UEFA contre celui du Real Madrid.
Trois ans après la tempête, le vent de la discorde semble enfin retomber sur le football européen. À Rome, dans les salons feutrés de l’assemblée annuelle de l’European Football Club Association (EFC), le président du Paris Saint-Germain, Nasser Al-Khelaïfi, a prononcé une phrase qui résonne comme une épitaphe : « Nous n’avons pas besoin d’une autre compétition. Aujourd’hui, nous avons la meilleure compétition interclubs, avec des formats encore meilleurs. Le Real Madrid aussi, nous voulons qu’il revienne. C’est sa famille et son foyer. »
Ce mot de « famille » résume tout l’enjeu. Après des années de fractures institutionnelles et d’affrontements juridiques, la diplomatie du football tente une réconciliation historique. Mais derrière cette apparente pacification, se joue une bataille d’influence bien plus vaste — celle du contrôle de la gouvernance du football européen, de ses flux financiers et de son imaginaire collectif.
Pour bien comprendre la portée de ces mots et ce qui se passe concrètement, il faut revenir 4 ans plus tôt. Le 18 avril 2021, douze des clubs les plus puissants du continent emmené par le trio Real Madrid, Manchester United et la Juve, annonçaient la création d’une « Super League » européenne, une compétition dissidente censée rivaliser avec la Ligue des champions.
Financée par la banque américaine JP Morgan, cette ligue fermée devait réunir 20 équipes, dont 15 membres permanents, qui ne pouvaient être régulées peu importe leur résultats. En d’autres termes, la fin du mérite sportif et du rêve des petits clubs.
En quelques heures, une révolte populaire, médiatique et politique sans précédent a fait imploser le projet. Des supporters envahissant les abords des stades anglais allant jusqu’à interrompre le Classic anglais entre Man United et Liverpool. C’est même allé jusqu’aux déclarations indignées des chefs d’État, tout le monde a dit non à ce que beaucoup ont perçu comme une privatisation du football.
Sous la pression, les clubs anglais se sont retirés l’un après l’autre à commencer par Chelsea et Tottenham jusqu’à Man United et Arsenal. Cette démission anglaise a toute de suite entraîné la chute du projet. Mais à Madrid, Florentino Pérez, président du Real, refusait de baisser les bras. Il espérait créer une Ligue avec le reste des clubs non-anglais afin de rivaliser avec la PL mais les Allemands et les Italiens se sont également retirés.
Le Real Madrid, dernier bastion d’un rêve contrarié
L’épisode de 2021 n’a pas découragé le Real Madrid. Le président du plus grand club au monde Florentino Pérez n’a jamais caché sa conviction. Pour lui, la Super League est la seule voie pour sauver un football européen en crise. Il estime que la domination financière de la Premier League, la saturation des calendriers et la baisse d’intérêt des jeunes publics menacent la viabilité du modèle actuel. « Le football est en train de mourir lentement », déclarait Pérez. «La Super League est plus nécessaire que jamais. »
Malgré l’abandon de ces anciens partenaires, le Real Madrid a poursuivi son offensive intellectuelle et juridique. Avec le FC Barcelone, il a fondé A22 Sports Management, une société chargée de repenser et défendre le projet. Rebaptisé « Unify League », le nouveau concept se veut plus ouvert : il introduit un système de promotion et de relégation, un tournoi féminin et une plateforme de diffusion gratuite. Une manière de corriger les excès de la première version et de séduire à nouveau l’opinion.
Mais à Bruxelles comme à Nyon, le scepticisme reste intact. L’UEFA, soutenue par le PSG, le Bayern Munich et la plupart des ligues nationales, refuse tout schéma susceptible de court-circuiter la pyramide sportive européenne. Ce qui fait grandement les affaires de la Premier League, qui a établi une domination sans précédent sur le football international.
Le PSG et son président, Nasser Al-Khelaïfi, qui ont refusé le projet du premier jour ont été clairs : le football européen n’a pas besoin d’un nouvel éclatement, mais d’une renaissance collective. La Ligue des champions, récemment réformée, doit selon le propriétaire qatari offrir une compétitivité accrue tout en préservant la diversité du football continental.
Le Qatar, désormais figure incontournable de la diplomatie sportive mondiale, a su se poser en médiateur entre les intérêts économiques, politiques et symboliques du football européen. La posture du P-DG parisien tranche avec celle de Pérez : là où le président madrilène parle en industriel, Al-Khelaïfi parle en diplomate. « Nous sommes une famille. Nous voulons que tout le monde revienne. Le Real aussi », a-t-il confié.
Fait notable : même Barcelone, le plus grand soutien du Real pour la Super League, semble prêt à tourner la page. Joan Laporta, présent à la réunion de l’EFC, a ouvert la voie à une réconciliation :
« Nasser nous a invités. Nous avons accepté avec plaisir. Nous voulons pacifier le football européen et revenir à un dialogue constructif avec l’UEFA. »
Cette inflexion traduit une réalité financière : l’endettement colossal du Barça et la perte d’influence institutionnelle du club l’obligent à renouer avec les structures traditionnelles. Le pragmatisme a remplacé l’orgueil.
Une diplomatie du football en mutation
Ce que révèle cette séquence, c’est l’émergence d’un véritable ordre diplomatique du football européen, où les conférences, les alliances et les déclarations publiques dessinent les contours d’une lutte d’hégémonie silencieuse. L’UEFA, appuyée par l’EFC, incarne la défense d’un modèle communautaire, régulé et solidaire, fondé sur le mérite sportif et la stabilité institutionnelle.
À l’opposé, le Real Madrid s’érige en porte-étendard d’une vision libérale et globalisée du football, où la rentabilité immédiate, la puissance financière et la liberté d’action prévalent sur la régulation collective. Entre ces deux pôles, le PSG, auréolé de son sacre européen et fort de son influence économique, se positionne comme un médiateur stratégique, un arbitre diplomatique capable de concilier les intérêts divergents sans rompre l’équilibre fragile du système.
Dans ce théâtre d’intérêts croisés, chaque mot devient un signal, chaque phrase un acte de positionnement. La récente déclaration de Nasser Al-Khelaïfi, appelant à l’unité et au retour du Real Madrid au sein de la “famille du football”, dépasse la simple rhétorique sportive : elle consacre une victoire politique. Celle d’une diplomatie du consensus sur la logique de la rupture, d’une Europe du football qui cherche à se reconstruire autour de la concertation plutôt que de la confrontation.
En prononçant l’acte de décès de la Super League, Al-Khelaïfi n’a pas seulement clos un projet dissident ; il a mis fin à une illusion, celle d’un football autorégulé par le marché. Pourtant, le débat de fond — celui de la gouvernance, de la répartition des richesses et de l’identité du football européen — demeure ouvert. Si le Real Madrid n’a pas dit son dernier mot, la tendance est claire : la diplomatie du football, forgée entre Doha, Madrid, Londres et Nyon, a triomphé de la tentation du schisme. Et dans cette recomposition des puissances sportives, le Vieux Continent semble redécouvrir une de ses plus nobles vertus : l’art de se disputer sans se détruire.
G. Salah Eddine
