
Dans un contexte marqué par une instabilité persistante en Libye et par la multiplication des tensions sécuritaires dans plusieurs régions du pays, l’Algérie, l’Égypte et la Tunisie ont réaffirmé, jeudi dernier au Caire, leur volonté de défendre une approche régionale coordonnée fondée sur le rejet des ingérences étrangères et le soutien à une solution politique globale sous conduite libyenne.
Réunis dans le cadre du mécanisme tripartite des pays voisins de la Libye, les ministres des Affaires étrangères des trois pays ont tenté de remettre au centre du débat une idée devenue presque centrale dans la lecture maghrébine du dossier libyen : aucune stabilité durable ne peut être imposée de l’extérieur.
Dans leur communiqué final, les trois capitales ont ainsi réitéré leur rejet catégorique de toute forme d’ingérence étrangère dans les affaires internes libyennes, considérant que ces interventions ont largement contribué à complexifier la crise, prolonger les divisions institutionnelles et alimenter les tensions sécuritaires sur le terrain.
Derrière cette position diplomatique se dessine une lecture régionale claire du conflit : la Libye demeure l’un des espaces les plus exposés aux rivalités géopolitiques, aux jeux d’influence militaires et aux affrontements indirects entre puissances étrangères. Les ministres ont exprimé leur vive préoccupation face à la dégradation de la situation sécuritaire en Libye, évoquant notamment les violences armées, les assassinats politiques et les risques de reprise des affrontements à grande échelle. Dans ce contexte, ils ont renouvelé leur appel à toutes les parties libyennes à faire preuve de retenue, à éviter toute escalade et à privilégier l’intérêt national supérieur afin de préserver la sécurité du peuple libyen et les acquis de l’État.
Une attention particulière a également été accordée aux travaux de la Commission militaire conjointe 5+5, considérée comme l’un des rares cadres ayant permis de maintenir un minimum d’équilibre sécuritaire depuis le cessez-le-feu de 2020. Les trois pays ont réaffirmé leur soutien aux efforts visant à consolider cette trêve, tout en insistant sur la nécessité du retrait de toutes les forces étrangères, combattants étrangers et mercenaires présents sur le territoire libyen, selon un calendrier défini.
Cet aspect reste l’un des dossiers les plus sensibles du conflit. Car derrière les équilibres militaires actuels se trouvent encore des présences armées étrangères, des groupes paramilitaires et des réseaux d’influence qui compliquent toute tentative de réunification des institutions sécuritaires et militaires libyennes.
Une solution “libo-libyenne”
Au-delà du volet sécuritaire, la réunion du Caire a surtout mis l’accent sur la nécessité d’accélérer le processus politique sous l’égide des Nations unies.
Les ministres ont souligné qu’une solution politique globale demeure la seule voie susceptible de mettre fin à la crise libyenne, insistant sur l’importance d’unifier les institutions de l’État et de créer les conditions nécessaires à l’organisation simultanée des élections présidentielle et parlementaires.
L’objectif affiché est clair : sortir la Libye du cycle des gouvernements concurrents, des institutions divisées et des transitions prolongées qui paralysent le pays depuis des années.
Mais sur le terrain, la réalité reste infiniment plus complexe. Les divergences entre acteurs libyens, les rivalités régionales et l’absence d’accord sur les règles du jeu électoral continuent de bloquer le processus politique.
C’est précisément pour cette raison que les trois pays ont insisté sur une approche globale, articulée autour des dimensions politique, économique et sociale. Selon eux, aucun règlement durable ne peut émerger sans traitement simultané des fractures institutionnelles, des déséquilibres économiques et des tensions sociales qui traversent le pays. L’un des messages les plus forts de cette réunion reste toutefois la réaffirmation du principe d’une solution « libo-libyenne ».
Les ministres ont insisté sur le fait que le processus politique doit rester sous appropriation libyenne, émaner exclusivement de la volonté des différentes composantes du peuple libyen et préserver pleinement l’unité, ainsi que la souveraineté du pays.
Cette formulation n’est pas anodine. Elle traduit la volonté des pays voisins de repositionner les acteurs régionaux comme facilitateurs plutôt que comme instruments d’agendas extérieurs.
Pour l’Algérie notamment, cette doctrine constitue depuis plusieurs années une ligne diplomatique constante : refus de l’intervention militaire étrangère, priorité au dialogue inter-libyen et soutien à une solution négociée inclusive.
Cette vision s’appuie également sur une préoccupation stratégique directe. Car l’instabilité en Libye ne reste jamais confinée aux frontières libyennes. Elle affecte les équilibres sécuritaires du Sahel, alimente les trafics transfrontaliers, favorise les mouvements armés et fragilise l’ensemble de la région maghrébine.
Les ministres ont également mis en avant l’importance d’une coordination continue entre les trois pays voisins, mais aussi avec les Nations unies, la Ligue arabe et l’Union africaine, afin de soutenir les efforts internationaux en faveur d’un règlement durable.
À travers cette dynamique, Alger, Tunis et Le Caire cherchent à maintenir une voix régionale commune sur un dossier où les influences extérieures restent nombreuses et parfois contradictoires.
La prochaine réunion se tiendra d’ailleurs en Algérie à une date qui sera fixée par voie diplomatique.
Un signal politique qui confirme la volonté d’Alger de rester un acteur central dans les efforts régionaux de stabilisation de la Libye, tout en consolidant son approche fondée sur le dialogue, la souveraineté des États et le rejet des solutions imposées de l’extérieur.
G. Salah Eddine
