Souveraineté numérique : L’Algérie ouvre une nouvelle ère

Lors de l’émission « Déclic », diffusée mercredi dernier sur la chaîne Canal Algérie, des experts sont revenus sur l’inauguration par le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, de plusieurs infrastructures numériques à l’occasion du 64e anniversaire du recouvrement de l’indépendance, le 5 juillet dernier. Ils ont estimé que ces réalisations constituent un tournant majeur dans la construction de la souveraineté numérique de l’Algérie et dans la modernisation de l’État.

Par G. Salah Eddine

La semaine dernière a été marquée par une série de réalisations et d’inaugurations d’infrastructures stratégiques dans plusieurs secteurs. Mais celle qui retient particulièrement l’attention est sans conteste l’inauguration des nouvelles infrastructures numériques nationales par le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune. Il s’agit d’une étape charnière, voire historique, dans la trajectoire de l’Algérie.
Car si certains n’en mesurent pas encore toute la portée, l’Algérie nouvelle vient bel et bien d’ouvrir un nouveau chapitre de sa transformation numérique. Deux centres nationaux de données, un cloud souverain, un Portail national des services numériques (Dzair Digital Services), ainsi qu’une identité numérique propre à chaque citoyen constituent désormais le socle technologique appelé à soutenir la modernisation de l’administration, à renforcer la souveraineté numérique du pays et à accélérer le développement de l’économie numérique.
S’exprimant sur ce sujet, Mohamed Kaoubi, membre du Conseil scientifique et technique du Haut-Commissariat à la numérisation, a indiqué que la souveraineté des États ne s’exprime plus uniquement à travers leurs frontières ou leurs capacités militaires. « Il ne s’agit pas de reconquérir sa souveraineté sur un territoire mais justement de construire sa souveraineté dans divers secteurs d’activité économique mais aussi numérique. »
L’expert rappelle que le numérique est désormais omniprésent dans le fonctionnement de la société.
« Au jour d’aujourd’hui, on est dans l’ère du numérique et le numérique est présent dans la vie aussi bien des individus que des institutions. »
Selon lui, c’est précisément cette évolution qui explique l’importance accordée par les pouvoirs publics à la transformation numérique.
« Le président de la République, en insistant sur l’accélération de la mise en œuvre d’une réelle politique en matière de souveraineté numérique, a tracé la voie et a mis tous les moyens, aussi bien matériels, financiers que humains, pour justement que ce socle national soit réalisé dans le respect des normes en matière de sécurité, de technologie et de continuité de service. »
Si l’inauguration des nouvelles infrastructures constitue une étape importante, Mohamed Kaoubi insiste sur le fait que la transformation numérique est un processus permanent.
« Quand on parle de numérisation ou de transformation numérique, on parle de processus. On est dans des cycles, on est dans des boucles qui ne se terminent pas. »
L’expert rappelle également que le travail le plus important est souvent celui que le public ne voit pas.
« Ce qui a été réalisé aujourd’hui est un début… Ce qui est visible aujourd’hui est la phase manifeste de l’iceberg. La phase cachée a été un travail de longue haleine de gens qui ne se sont pas arrêtés pendant des années. »
Il souligne que cette préparation a mobilisé de nombreux profils spécialisés.
« Des spécialistes aussi bien dans le domaine technique que dans le domaine juridique, de la cybersécurité, justement pour donner de la légitimité à cet instrument qui a pour objectif d’opérer une transformation aussi bien dans le domaine de la gouvernance institutionnelle et publique que dans celui de l’efficacité et de la compétitivité économique. »

Une véritable métamorphose de l’État
Pour Hassan Darraf, consultant en stratégie numérique, cette inauguration constitue un véritable tournant.
« Je dirais que c’est une date symbolique. Depuis plus de vingt ans, on parlait de data centers, de réseau intragouvernemental, de société numérique. Plein de projets ont été annoncés mais, réellement, sur le terrain, pratiquement on n’a pas vu de projets se concrétiser. »
Cette fois, estime-t-il, le pays franchit une étape décisive.
« Cette fois-ci, on le voit, c’est une étape importante qui a été parachevée dans cette quête vers la transformation numérique. »
Selon lui, cette réussite repose avant tout sur une volonté politique clairement affirmée.
« Grâce à une volonté politique réelle et affichée, une implication très forte de Monsieur le président de la République, qui a inscrit la transformation numérique comme étant un acte stratégique. »
Pour Hassan Darraf, les changements en cours dépassent largement le cadre de l’administration.
« Nous sommes en train de vivre, avec la transformation numérique, une véritable métamorphose à la fois sur le modèle économique, social et sociétal. »
L’expert avertit que les États qui ne parviennent pas à suivre cette évolution risquent rapidement d’être marginalisés. « Les pays qui n’arrivent pas à accompagner ces transitions sont en retard. »
Conscient de ces enjeux, poursuit-il, « l’État algérien a inscrit la transformation numérique comme étant une priorité nationale. »
Il rappelle que cette stratégie ne s’est pas construite en quelques mois.
« Cette phase clôture un certain nombre d’efforts et de projets par la mise en place d’abord d’un cadre réglementaire, d’un cadre organisationnel incarné par la création du Haut-Commissariat à la numérisation, rattaché à la présidence de la République. »
Selon lui, cette gouvernance centralisée a permis de fédérer l’ensemble des administrations autour d’une même feuille de route.
« Grâce à cette persévérance du Haut-Commissariat et à cette démarche inclusive et participative de tous les secteurs, l’Algérie dispose maintenant d’une infrastructure technologique très importante qui va lui permettre d’aller résolument vers la réussite de cette transformation. »

La donnée, une richesse stratégique
L’un des principaux enseignements des interventions des experts concerne la place désormais occupée par la donnée.
Pour Hassan Darraf, la réussite de toute politique numérique repose avant tout sur sa maîtrise.
« Quand on parle de transformation numérique, quand on parle de technologie du numérique, forcément, on fait référence de manière indirecte à la donnée. Sans la donnée, sans la maîtrise de la donnée, on ne peut pas réussir cette transition. »
L’expert rappelle que cette vision est désormais inscrite dans le droit algérien. « Depuis décembre 2025, en Algérie, on considère la donnée comme étant un actif, un actif précieux au même titre que d’autres actifs. » Cette reconnaissance implique une nouvelle manière de gérer l’information publique.
« Il faut absolument l’échanger, la sauvegarder, la traiter, la sécuriser à des fins de conception des politiques publiques qui vont désormais se faire sur la base de l’analyse des données.»
À terme, cette maîtrise devrait également favoriser l’émergence de nouveaux modèles économiques fondés sur l’exploitation des données nationales.
Les deux centres nationaux de données inaugurés à Alger et Blida constituent l’un des piliers de cette nouvelle architecture numérique.

Pour Hassan Darraf, leur implantation répond à une logique technique parfaitement maîtrisée.
« La distance entre les deux data centers n’est pas fortuite. On a conservé une forme de distance qui permet justement d’assurer la stabilité du système et sa récupération en cas de panne éventuelle. »
Cette architecture redondante permet de garantir la continuité des services publics numériques même en cas d’incident majeur, un standard aujourd’hui adopté par les États disposant d’infrastructures numériques souveraines.

Réduire la dépendance mondiale
À première vue, certains pourraient s’interroger sur la pertinence pour l’Algérie d’investir dans ses propres centres de données, alors que des géants mondiaux comme Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud ou Huawei proposent déjà des solutions d’hébergement performantes.
Pour Hassan Darraf, consultant en stratégie numérique, la réponse est sans équivoque.
« Tout simplement parce que la notion de sécurité nationale a totalement changé de définition. »
Selon lui, les États ne peuvent plus limiter leur souveraineté à la seule protection physique de leur territoire.
« Auparavant, la sécurité était définie comme la capacité d’un État à protéger son territoire et sa population. Mais avec le numérique et l’émergence des nouvelles technologies, cette définition a totalement changé. »
Dans un environnement mondial devenu hyperconnecté, la donnée constitue désormais une composante essentielle de la souveraineté nationale.
« Nous sommes dans un monde globalisé, il n’y a plus de frontières numériques. Tous les États réfléchissent aujourd’hui à la manière de protéger leurs données en les hébergeant localement et à développer leurs propres technologies, ainsi que leurs propres infrastructures. »
Pour l’expert, c’est précisément cette logique qui a conduit l’Algérie à investir dans ses propres infrastructures.
« L’État algérien vient justement de mettre en place ce pilier nécessaire pour atteindre une forme de souveraineté : l’hébergement de nos données en Algérie, à travers la mise en place de data centers nationaux. »
Au-delà du cas algérien, Hassan Darraf rappelle que la concentration mondiale de l’hébergement des données constitue aujourd’hui un enjeu géopolitique majeur.
« L’Afrique est connue pour le fait que près de 90 % de ses données sont hébergées à l’étranger. »
Plus largement, il souligne que quelques grandes puissances concentrent aujourd’hui l’essentiel des capacités mondiales de stockage et de traitement des données.
« Dans le monde, il y a cinq États qui détiennent l’hébergement et le traitement des données mondiales. »
Selon lui, cette concentration crée une dépendance technologique préoccupante.
« On ne peut pas parler de souveraineté, ni même d’une véritable indépendance technologique, si l’on n’arrive pas à maîtriser nos propres données et à se détacher progressivement de ce système. »
Pour Mohamed Kaoubi, l’enjeu dépasse largement la simple question technique.
« Disposer de l’information, c’est disposer du pouvoir. Celui qui dispose de l’information possède un pouvoir sur celui qui ne la détient pas.»

Un levier pour les entreprises et les start-up
L’une des innovations majeures du nouveau dispositif réside dans la création de trois environnements cloud distincts.
Mohamed Kaoubi en explique le fonctionnement. « Après la réalisation de cette infrastructure, il y a eu la conception des clouds. Le premier est réservé à l’État et aux institutions gouvernementales, le deuxième au grand public et le troisième aux entités économiques. »
Cette séparation répond avant tout à des impératifs de cybersécurité.
« Les différents segments ont été séparés les uns des autres afin d’assurer le niveau de sécurité nécessaire, tout en permettant l’interopérabilité et une gestion sécurisée de l’information. »
Le troisième cloud est destiné au secteur économique.
Pour les entreprises algériennes, cette infrastructure ouvre de nouvelles perspectives.
« Elles bénéficieront d’un espace où elles pourront héberger leurs informations dans un environnement plus compétitif, plus sécurisé et entièrement domicilié en Algérie. »
Selon Mohamed Kaoubi, cette domiciliation présente plusieurs avantages.
Les données demeurent protégées par les infrastructures nationales tout en restant accessibles aux partenaires économiques étrangers lorsque cela est nécessaire.
« La donnée reste hébergée en Algérie. Elle demeure accessible, mais bénéficie d’une protection qu’elle ne pourrait pas avoir si elle était hébergée à l’étranger, où elle pourrait être consultée ou utilisée sans bénéficier du même niveau de protection. »

Mutualiser les données pour mieux piloter l’action publique
Au-delà du simple hébergement des données, les nouveaux centres nationaux répondent également à un objectif de mutualisation des ressources numériques de l’État.
Pour Hassan Darraf, l’administration fonctionnait jusqu’à présent selon une logique cloisonnée.
« Avant les data centers, on travaillait dans un mode en silo. Chaque ministère avait sa propre informatique, ses propres données, ses propres technologies et ses propres infrastructures. Il n’y avait pas de travail transversal ni de vision globale. »
Cette nouvelle architecture numérique repose également sur Aeris, le réseau souverain mis en place pour connecter les administrations publiques.
Selon Hassan Darraf, cette infrastructure constitue le deuxième pilier du Centre national des services numériques, aux côtés des data centers.
« C’est un réseau souverain qui connecte près de 80 structures entre départements ministériels, institutions et entreprises publiques. »
Contrairement à Internet, Aeris est un réseau fermé et entièrement dédié aux échanges gouvernementaux.
« Il permet à ces structures d’échanger leurs données de manière indépendante du réseau Internet. C’est un réseau dédié, sécurisé et exclusivement réservé aux secteurs gouvernementaux et souverains. »
Pour l’expert, cette infrastructure est indispensable à la réussite de la transformation numérique de l’administration.
« Sans ce réseau-là, on ne peut pas parler d’interopérabilité ni d’échange de données. C’est grâce à lui que les différents secteurs pourront communiquer entre eux et éviter la double saisie des informations. »
En permettant aux administrations de partager leurs données de manière sécurisée et instantanée, Aeris constitue ainsi l’un des principaux leviers de simplification des procédures administratives et de modernisation de l’action publique.
Au-delà de l’inauguration d’infrastructures technologiques, l’Algérie engage ainsi une transformation profonde de son fonctionnement administratif et de sa gouvernance numérique. Data centers souverains, cloud national, réseau Aeris, gouvernance des données et interopérabilité constituent désormais les fondations d’un écosystème appelé à soutenir la modernisation de l’État, la compétitivité des entreprises et la qualité des services publics. Si le chantier reste évolutif par nature, les experts s’accordent sur un point : dans une économie mondiale où la donnée est devenue une ressource stratégique au même titre que l’énergie ou les matières premières, la capacité d’un pays à héberger, protéger et exploiter ses propres informations est désormais un enjeu de souveraineté, de sécurité et de développement.
Avec ces nouvelles infrastructures, l’Algérie affirme sa volonté de ne plus être seulement consommatrice de technologies numériques, mais d’en maîtriser progressivement les fondements.

G. Salah Eddine

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