
Le numérique est devenu un facteur déterminant de la compétitivité des États. En accélérant le déploiement de ses infrastructures numériques, l’Algérie ambitionne d’en faire un levier de souveraineté, de croissance et de modernisation de son économie. Pour décrypter les enjeux de cette transformation, Alger16 s’est entretenu avec Abderrahmane Hadef, consultant international en géoéconomie et spécialiste des questions de compétitivité, de transformation économique, qui livre son analyse des défis et des perspectives de cette mutation stratégique.
Entretien réalisé par Cheklat Meriem
Alger 16 : Dans un contexte où les données, l’intelligence artificielle et les technologies se développement, comment l’Algérie peut-elle faire de sa transition numérique un véritable levier de souveraineté et de création de valeur ?
Abderrahmane Hadef : L’économie mondiale entre dans une nouvelle ère où la puissance des nations se mesure autant à leur capacité d’innover, de maîtriser les technologies, les données et l’intelligence artificielle qu’à la taille de leur économie. Dans ce contexte, la transition numérique n’est plus un simple chantier de modernisation : elle devient un levier stratégique de souveraineté, de compétitivité et de création de richesse.
C’est dans cette dynamique que l’Algérie a engagé, ces dernières années, une transformation profonde de son modèle de développement, fondée sur une vision articulant souveraineté économique, diversification de l’économie, transition numérique, transition énergétique et amélioration de l’attractivité des investissements. L’ambition dépasse aujourd’hui la modernisation des outils de l’État : elle consiste à bâtir une économie productive, innovante, compétitive et pleinement intégrée aux chaînes de valeur régionales et mondiales.
Dans cette perspective, l’économie numérique n’est plus une finalité. Elle constitue désormais le socle de la nouvelle souveraineté économique dans la mesure où elle conditionne la compétitivité des entreprises, la performance de l’action publique, la création de valeur, l’innovation et, à terme, la place qu’occupera l’Algérie dans l’économie mondiale.
Justement, l’Algérie a accéléré, ces dernières semaines, le déploiement de plusieurs infrastructures numériques stratégiques, notamment les data centers nationaux, le cloud souverain, le portail « Dzair Services Numériques » en plus du lancement de la 5G. Le président de la République a même récemment assuré que « l’Algérie est enfin pleinement entrée dans la numérisation». Quelle est votre lecture par rapport à cela ?
Je partage globalement cette analyse. Nous assistons aujourd’hui à un véritable changement de paradigme. Pendant longtemps, la transformation numérique était juste un projet de modernisation administrative. Désormais, elle devient un levier stratégique de souveraineté économique, de compétitivité et de transformation du modèle de développement.
Le lancement des data centers nationaux, du cloud souverain, de la plateforme « Dzair Services Numériques », ainsi que de la 5G constitue les fondations de cette nouvelle architecture numérique. Ces infrastructures constituent les nouvelles infrastructures critiques du XXIᵉ siècle, au même titre que les réseaux de transport, les infrastructures énergétiques ou les grands corridors logistiques. Elles conditionnent désormais la compétitivité, l’innovation et la souveraineté des États.
Au-delà de ces réalisations, quelles sont, selon vous, les prochaines étapes indispensables pour transformer cette dynamique en une véritable économie numérique capable de créer de la valeur, des emplois et d’améliorer durablement la compétitivité du pays ?
Au-delà des infrastructures elles-mêmes, c’est une nouvelle vision qui se met progressivement en place. Nous ne sommes plus simplement dans une phase de numérisation des services publics ; nous entrons progressivement dans une nouvelle économie où la donnée devient un actif stratégique, un facteur de création de valeur et un levier majeur de compétitivité.
La prochaine étape consistera à faire de ces infrastructures un véritable moteur de croissance en développant les usages numériques dans l’ensemble des secteurs économiques, en favorisant l’innovation et en renforçant la confiance numérique. C’est précisément dans cette logique que l’économie numérique n’est plus une finalité. Elle constitue désormais le socle de la nouvelle souveraineté économique.
Les infrastructures constituent une condition nécessaire, mais elles ne suffisent pas à elles seules. La réussite de cette transformation reposera désormais sur la capacité à construire un véritable écosystème numérique créateur de valeur.
Pour concrétiser ce que vous dites, il faudra faire des compromis. Quelles sont, selon vous, les priorités ?
En effet. Je dirais que la priorité est de développer un tissu solide d’entreprises innovantes : start-up, PME technologiques, plateformes numériques, entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle, la cybersécurité, le cloud, les technologies financières (FinTech) et les industries numériques.
La deuxième priorité concerne le capital humain. Selon plusieurs études internationales, près de 70 % des métiers de demain exigeront des compétences numériques avancées. L’investissement dans la formation, la recherche, les universités et les centres d’innovation sera donc déterminant.
Enfin, l’enjeu majeur réside dans la transformation numérique des secteurs productifs : industrie, agriculture, énergie, logistique, santé, services financiers ou encore administration publique. C’est dans ces secteurs que le numérique générera les gains de productivité les plus importants et permettra la création de nouvelles chaînes de valeur.
L’ambition ne consiste pas à développer un secteur numérique isolé du reste de l’économie, mais à faire du numérique un facteur de transformation de l’ensemble des secteurs productifs afin de bâtir une économie algérienne pleinement numérique, plus innovante, plus compétitive et davantage créatrice de valeur.
On parle souvent de fractures numériques entre le Nord et le
Sud. C’est peut-être encore plus visible avec l’émergence, ces dernières années, de l’IA en tant qu’économie à part entière. Pensez-vous que cette dynamique mondiale est une opportunité ou un handicap pour des pays comme le nôtre ?
C’est une très bonne question. Nous assistons effectivement à une profonde recomposition de l’économie mondiale. La puissance économique ne repose plus uniquement sur les ressources naturelles ou la taille du marché intérieur. Elle dépend désormais de la capacité des États à maîtriser les technologies de rupture, les données, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques et leur positionnement dans les chaînes de valeur mondiales.
Cette évolution offre paradoxalement, selon moi, une opportunité aux pays émergents comme l’Algérie. Notre pays dispose d’atouts considérables, une position géostratégique au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, d’importantes ressources énergétiques et minières, un potentiel exceptionnel en énergies renouvelables, une population jeune, ainsi qu’un marché de plus de 47 millions d’habitants.
La véritable question est désormais de transformer ces avantages comparatifs en avantages compétitifs. Cela suppose d’investir davantage dans l’innovation, les infrastructures numériques, les compétences, la recherche et l’industrie, tout en accélérant l’intégration de l’Algérie dans les chaînes de valeur régionales et internationales.
Le défi n’est donc plus seulement économique ; il est également technologique, industriel et stratégique.
La Banque mondiale a confirmé le maintien de l’Algérie parmi les pays à revenu intermédiaire supérieur. Au-delà du symbole, qu’est-ce que cela change réellement pour le pays ?
Le rapport de la BM traduit avant tout la résilience de l’économie algérienne et la progression du revenu national brut par habitant, qui demeure le principal critère utilisé pour cette classification.
C’est un signal positif pour les investisseurs et les partenaires internationaux, car il reflète une certaine stabilité macroéconomique. Toutefois, il ne faut pas surestimer la portée de cet indicateur. Il ne mesure ni le niveau de diversification de l’économie, ni sa compétitivité, ni sa capacité d’innovation.
Le véritable enjeu consiste désormais à franchir une nouvelle étape : améliorer la productivité, développer l’industrie manufacturière, accroître les exportations hors hydrocarbures, attirer davantage d’investissements directs étrangers dans les secteurs à forte valeur ajoutée et renforcer le contenu technologique de notre économie.
Autrement dit, il s’agit de transformer cette performance statistique en une véritable transformation structurelle, capable d’inscrire durablement l’Algérie parmi les économies émergentes les plus dynamiques.
Ch. M.
