
Une nouvelle enquête du quotidien britannique Financial Times vient relancer les interrogations sur le rôle des Émirats arabes unis dans plusieurs crises africaines. Publiée récemment, l’enquête s’intéresse notamment au recrutement et au déploiement de combattants colombiens au Soudan, aux côtés des Forces de soutien rapide (FSR) dans un conflit qui a plongé le pays dans une catastrophe humanitaire.
Selon le Financial Times, près de 2.000 anciens militaires colombiens auraient été recrutés dans le cadre d’un dispositif passant notamment par une société de sécurité basée aux Émirats, la Global Security Services Group (GSSG). Les témoignages recueillis par les journalistes, ainsi que des données de déplacement, des documents et des éléments numériques, décrivent un itinéraire reliant la Colombie aux Émirats, puis plusieurs points logistiques de la région avant l’arrivée au Soudan.
L’enquête britannique décrit ainsi un dispositif régional particulièrement vaste, reliant notamment les Émirats à la Somalie, à la Libye et au Darfour. Plusieurs anciens combattants interrogés affirment avoir été transportés ou formés dans le cadre de ce réseau. Human Rights Watch, dans une enquête distincte publiée en mai 2026, a également documenté le passage de contractuels colombiens par des installations situées aux Émirats avant leur déploiement au Soudan. L’organisation estime que ces éléments renforcent les soupçons d’un soutien émirati aux FSR, accusations que les autorités émiraties rejettent.
Le Soudan, épicentre des accusations
C’est au Soudan que les accusations apparaissent aujourd’hui avec le plus de force. Depuis le déclenchement de la guerre, en avril 2023, entre l’armée soudanaise et les FSR, le conflit est devenu l’un des principaux foyers de crise du continent.
Le Financial Times affirme également avoir recueilli des éléments faisant état d’un rôle émirati dans l’approvisionnement et le financement des FSR. L’enquête revient, entre autres, sur le commerce de l’or soudanais et sur la place de Dubaï comme centre majeur du négoce de l’or africain. Une autre enquête du même journal décrit le rôle croissant des Émirats dans les infrastructures portuaires, l’agriculture, l’exploitation minière et les réseaux commerciaux africains, sur fond de recherche de ressources et de diversification économique pour l’après-pétrole. Cette dimension économique est essentielle pour comprendre la stratégie attribuée à Abou Dhabi. L’influence ne passerait plus seulement par la diplomatie classique, mais également par les investissements, les ports, les ressources minières, les réseaux commerciaux et, selon les accusations formulées par plusieurs sources, des relais sécuritaires. Le Financial Times estime ainsi que les Émirats ont investi massivement en Afrique ces dernières années, tandis que leurs détracteurs les accusent d’utiliser cette puissance économique pour accroître leur influence politique et sécuritaire sur le continent.
Des accusations qui dépassent le Soudan
Le cas soudanais n’est cependant pas isolé. La Libye, la Corne de l’Afrique et le Sahel figurent également parmi les espaces où l’influence émiratie fait l’objet de nombreuses controverses.
En Libye, les Émirats ont été accusés par le passé d’avoir apporté un soutien au camp du maréchal Khalifa Haftar. Human Rights Watch rappelle notamment que des sociétés basées aux Émirats ont été impliquées dans des opérations logistiques liées à la Libye et que des enquêtes internationales ont documenté différents circuits de soutien militaire.
Dans la Corne de l’Afrique, Abou Dhabi a parallèlement développé une importante présence économique et portuaire, notamment à travers des investissements et des partenariats stratégiques. Pour ses défenseurs, cette politique relève de la coopération économique et de la sécurisation des routes commerciales. Pour ses détracteurs, elle traduit au contraire une volonté de construire une influence politique et militaire disproportionnée par rapport à la taille du pays.
C’est précisément cette multiplication des points d’intervention qui nourrit les critiques contre la politique africaine des Émirats.
Alger avait déjà donné l’alerte
Pour l’Algérie, les révélations du Financial Times interviennent surtout dans un contexte où les autorités ont, depuis plusieurs années, exprimé leurs inquiétudes face à l’implication de puissances extérieures dans les crises africaines.
Le président Abdelmadjid Tebboune avait été particulièrement explicite en mars 2024, sans citer directement les Émirats : « Partout où il y a des conflits, l’argent de cet État est présent, au Mali, en Libye, au Soudan ». Cette déclaration visait clairement, dans le contexte de ses propos, les Émirats arabes unis.
Le chef de l’État avait également averti que l’Algérie ne pouvait accepter que certains acteurs extérieurs reproduisent en Afrique des méthodes d’intervention susceptibles d’alimenter les divisions et les conflits. Cette position s’inscrit dans la doctrine traditionnelle d’Alger : refus de l’ingérence étrangère, respect de la souveraineté des États et règlement politique des crises.
Le dossier soudanais constitue d’ailleurs un exemple particulièrement important de cette approche. En février 2026, Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé, devant le Comité ad hoc de haut niveau de l’Union africaine consacré au Soudan du Sud, l’importance d’une action africaine et d’une résolution politique des crises du continent.
« Ne pas semer le désordre dans notre maison »
La tension entre Alger et Abou Dhabi s’est depuis déplacée également sur le terrain bilatéral.
En octobre 2025, le chef de l’Etat avait dénoncé, sans nommer directement les Émirats, l’attitude d’un pays du Golfe qu’il accusait de vouloir intervenir dans les affaires intérieures algériennes.
« On a des problèmes avec celui qui vient chercher à semer le désordre dans notre maison », avait-il déclaré, ajoutant qu’Alger ne pouvait accepter une ingérence dans ses affaires intérieures.
Le Président avait alors souligné que les relations avec la plupart des pays du Golfe étaient bonnes, citant notamment l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar et Oman, mais évoquant un seul État avec lequel les relations étaient problématiques. La référence aux Émirats était largement comprise comme transparente.
Une même inquiétude : l’Afrique comme terrain d’influence
Au-delà de la crise algéro-émiratie, les développements récents soulèvent une question plus large : celle de la multiplication des puissances extérieures qui cherchent à accroître leur influence sur un continent confronté à des crises sécuritaires, politiques et économiques.
L’Algérie considère depuis longtemps que les solutions aux problèmes africains doivent être trouvées prioritairement par les Africains eux-mêmes. Cette position prend une résonance particulière au moment où le Soudan, la Libye, le Sahel et la Corne de l’Afrique restent traversés par des conflits ou des tensions persistantes.
Les enquêtes du Financial Times et de Human Rights Watch ne constituent pas, à elles seules, une condamnation officielle des Émirats. Elles apportent cependant de nouveaux éléments et témoignages qui alimentent les interrogations sur les réseaux de recrutement, de financement et de soutien logistique opérant autour de certains conflits africains. Les Émirats, de leur côté, rejettent les accusations de soutien militaire aux FSR.
Pour Alger, le constat politique demeure néanmoins inchangé : l’Afrique ne doit pas devenir le théâtre d’une compétition entre puissances où l’argent, les armes, les ressources naturelles et les réseaux d’influence prennent le pas sur la souveraineté des États.
Et c’est précisément sur ce terrain que les avertissements du président de la République prennent aujourd’hui une nouvelle dimension. Lorsqu’il déclarait, en 2024, que « partout où il y a des conflits », l’argent de cet État était présent au Mali, en Libye et au Soudan, le Président formulait déjà une accusation qui trouve, deux ans plus tard, un nouvel écho dans les enquêtes consacrées au rôle des réseaux émiratis dans la guerre soudanaise.
De Bamako à Tripoli, de Khartoum à la Corne de l’Afrique, la bataille pour l’influence africaine se joue désormais autant sur le terrain économique que diplomatique et sécuritaire. Et l’Algérie entend rappeler qu’elle refuse que cette compétition se transforme en déstabilisation du continent.
ALGER 16
