infrastructures, mines, énergie et commerce quand le grand sud devient le nouveau carrefour économique

Par G. Salah Eddine

Pendant longtemps, le Sahara algérien a surtout été regardé depuis le Nord comme une immensité lointaine, difficile à traverser mais exceptionnellement riche en ressources. Un espace de production énergétique, minière et agricole. Les cartes sont pourtant en train de changer. Depuis quelques années, une succession de projets structurants dessine progressivement un autre visage du Sud algérien.

C’est facile de l’affirmer. Mais vous voulez peut-être quelques exemples pour le prouver ? Il y en a plein ! Le rail descend désormais vers Tamanrasset. Une nouvelle ligne relie Béchar à Tindouf et à la mine de Gara Djebilet. Le gazoduc transsaharien entre dans sa phase opérationnelle. La route transsaharienne poursuit sa consolidation. Quant au phosphate de Bled El Hadba, il doit être connecté aux infrastructures industrielles et portuaires de l’Est.
Pris séparément, chacun de ces projets répond à une logique précise. Ensemble, ils dessinent quelque chose de beaucoup plus vaste : un réseau de corridors destiné à connecter les ressources, les territoires, les marchés algériens et, progressivement, les économies africaines. Le Sahara ne serait alors plus seulement le réservoir de matières premières de l’Algérie. Il pourrait devenir l’un de ses principaux espaces de circulation.

Le rail descend vers le Sud
Le symbole le plus visible de cette transformation est probablement le chemin de fer. Le 1er février 2026, une étape longtemps considérée comme difficilement imaginable est devenue concrète avec la mise en exploitation de la nouvelle ligne ferroviaire reliant Gara Djebilet, Tindouf et Béchar. Cette infrastructure accompagne directement l’entrée en exploitation du gigantesque gisement de fer de Gara Djebilet et doit permettre d’organiser l’acheminement du minerai vers les installations industrielles du Nord-Ouest.
Le changement est important : pour la première fois, une partie du potentiel minier du Sahara occidental algérien se retrouve reliée à un véritable système logistique lourd.
Le rail n’est donc plus seulement pensé pour transporter des voyageurs. Il devient une infrastructure industrielle. Et cette logique est appelée à s’étendre encore plus au Sud.
Le projet de ligne ferroviaire Alger-Tamanrasset doit relier la capitale à l’extrême Sud en passant notamment par Laghouat, Ghardaïa, El Meniaâ et In Salah. Le président Abdelmadjid Tebboune a fixé sa mise en service à la fin de 2028.
Le projet ne se limite pas à désenclaver Tamanrasset. Il doit progressivement connecter plusieurs territoires sahariens aux grands centres urbains et économiques du Nord.
La logique est claire : faire du rail une colonne vertébrale du développement du Sud. Le Conseil national économique, social et environnemental a d’ailleurs consacré, en juillet dernier, une conférence de haut niveau à cette ligne, qualifiée de « projet du siècle », réunissant responsables publics, experts, universitaires et représentants de plusieurs institutions.
Derrière cette infrastructure se trouve donc un enjeu qui dépasse largement le transport. Il s’agit de réduire la distance économique entre le Nord et le Sud.
L’exemple de Gara Djebilet permet de comprendre pourquoi le développement ferroviaire est devenu aussi stratégique. Un gisement gigantesque ne vaut réellement que si l’on est capable d’en extraire le minerai, de le traiter, de le transporter et de l’intégrer dans une chaîne industrielle C’est précisément cette équation que l’Algérie cherche désormais à résoudre.
La mise en exploitation de Gara Djebilet s’accompagne ainsi du développement d’une chaîne logistique et industrielle allant de la mine aux unités de traitement. Le premier train transportant des cargaisons de minerai vers le Nord-Ouest a marqué, en février 2026, le passage d’une ambition minière à une réalité opérationnelle. Le rail devient alors le trait d’union entre le sous-sol et l’industrie. Cette évolution est essentielle pour un pays qui cherche à réduire sa dépendance aux hydrocarbures. La question n’est plus uniquement de disposer de ressources, mais de réussir à créer davantage de valeur autour de celles-ci.
Et cette logique dépasse le seul fer. À l’est du pays, le phosphate de Bled El Hadba suit une trajectoire comparable. Le gouvernement accélère la préparation de son exploitation et vise le début des exportations au plus tard en mars 2027.

Le gazoduc qui traverse le Sahara
Mais la transformation du Sahara ne concerne pas uniquement les minerais. En juin 2026, un autre projet a franchi une étape particulièrement symbolique : le lancement officiel des travaux du tronçon algérien du gazoduc transsaharien, le TSGP.
À Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, l’Algérie, le Niger et le Nigeria ont officiellement lancé la réalisation du segment algérien de ce projet continental de plus de 4.000 kilomètres. Le tracé algérien doit suivre le corridor de la Route transsaharienne depuis la frontière avec le Niger jusqu’au Centre national de dispatching du gaz de Hassi R’Mel.
Le symbole est puissant. Une infrastructure énergétique destinée à transporter le gaz nigérian vers le Nord passe précisément par cet espace que l’on a longtemps considéré comme une barrière géographique. Le Sahara devient ici une infrastructure en lui-même.
Avec le TSGP, l’Algérie cherche également à renforcer son rôle dans la sécurité énergétique européenne et à se positionner comme un point de connexion entre les ressources énergétiques de l’Afrique de l’Ouest et les marchés méditerranéens et européens.
Mais l’intérêt du projet dépasse l’exportation de gaz. La Commission africaine de l’énergie considère le TSGP comme un levier potentiel d’intégration énergétique et de développement économique régional. Autrement dit, le gazoduc pourrait devenir un morceau d’une architecture énergétique africaine plus large.

Plus qu’une route
À côté du rail et du gaz, une autre infrastructure joue un rôle essentiel : la Route transsaharienne. Son axe principal relie Alger à Lagos sur environ 4.500 kilomètres, en traversant notamment l’Algérie, le Niger et le Nigeria. Le corridor est l’un des grands axes transafricains identifiés par les organisations continentales et internationales pour améliorer les échanges entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Son importance tient précisément à sa capacité à transformer une frontière géographique en espace économique.
Une route ne crée pas automatiquement du commerce. Il faut des postes frontaliers efficaces, des infrastructures logistiques, des services, des procédures douanières simplifiées et surtout une production capable de circuler. C’est là que les différents projets commencent à se rejoindre.
Un minerai peut prendre le train. Une marchandise peut emprunter la route. Le gaz peut circuler par pipeline. Et les ports algériens peuvent constituer les portes de sortie vers la Méditerranée. La question n’est donc plus seulement de construire des infrastructures, mais de faire fonctionner un système de corridors.
Ce qui apparaît progressivement en tout cas, c’est une sorte de toile économique saharienne. Les projets ne se ressemblent pas. Ils n’ont ni les mêmes financements, ni les mêmes calendriers, ni les mêmes objectifs. Mais ils répondent à une même question : comment faire circuler plus efficacement les ressources, les marchandises, l’énergie et, à terme, les investissements entre le Nord algérien, le Grand Sud et l’Afrique subsaharienne ?

Le grand pari de l’intégration africaine
Cette orientation intervient dans un contexte où l’Algérie cherche à renforcer son ancrage économique africain.
Pendant longtemps, les échanges algériens ont été principalement structurés autour de la Méditerranée et de l’Europe. La proximité géographique avec l’Afrique subsaharienne n’a pas toujours été synonyme d’intégration économique.
Le développement des corridors transsahariens pourrait progressivement changer cette situation. Le Nigeria représente un marché majeur. Le Niger constitue un point de passage naturel. Le Sahel ouvre vers plusieurs économies enclavées. Et l’Algérie dispose, au Nord, d’un accès direct à la Méditerranée et à ses infrastructures portuaires.
Cette position géographique peut devenir un avantage économique à condition que les infrastructures soient accompagnées par une véritable politique commerciale. Car un corridor n’est réellement stratégique que lorsqu’il est utilisé.
Construire une route ou une voie ferrée est une première étape. Il faut ensuite attirer les entreprises, développer les plateformes logistiques, améliorer les services douaniers, sécuriser les itinéraires, harmoniser les procédures et créer des zones industrielles capables de produire pour ces nouveaux marchés. Le prochain défi est donc moins celui de la construction que celui de l’activation économique des infrastructures.

Le Sud comme nouvelle frontière industrielle
Cette transformation pourrait également modifier profondément l’organisation économique du territoire algérien. Le Sud dispose de ressources considérables, mais aussi d’un potentiel énergétique exceptionnel, notamment solaire. La proximité des ressources, des infrastructures énergétiques et des nouveaux corridors pourrait favoriser l’installation progressive d’activités industrielles dans des régions longtemps éloignées des principaux centres de production. L’objectif ne serait plus simplement d’extraire dans le Sud pour transformer ailleurs.
Il s’agirait progressivement de rapprocher l’industrie des zones de production. C’est précisément ce que suggère le développement de chaînes intégrées autour du fer et du phosphate. La réussite de cette stratégie pourrait ainsi avoir un effet beaucoup plus large : création d’emplois, développement de villes intermédiaires, apparition de nouvelles activités de services, amélioration des infrastructures et émergence de pôles industriels sahariens. Le Sahara pourrait alors devenir non seulement un territoire traversé par des infrastructures, mais un territoire productif connecté aux marchés.
Il serait toutefois prématuré de considérer cette transformation comme acquise. Les distances sont immenses. Les coûts de construction et d’entretien sont élevés. Les conditions climatiques imposent des contraintes particulières. Les projets transfrontaliers dépendent de la stabilité politique et sécuritaire des pays traversés.
Surtout, une infrastructure ne produit pas de croissance par elle-même. Le véritable test sera celui de l’utilisation : Combien de tonnes transportées ? Combien d’entreprises installées ? Combien d’exportations supplémentaires ? Combien d’emplois créés ? Quelle part de la valeur ajoutée restera réellement en Algérie ?
Ces questions seront déterminantes. Car le risque serait de construire de grands corridors sans parvenir à créer autour d’eux un écosystème économique suffisamment puissant. L’ambition est donc considérable : transformer des infrastructures longtemps perçues comme des projets séparés en un réseau cohérent capable de soutenir la diversification économique du pays.

Le Sahara, d’arrière-pays à interface
Il y a finalement quelque chose de profondément symbolique dans cette évolution. Pendant des décennies, le Sahara a été associé à la distance. Distance entre les villes. Distance entre les ressources et les marchés. Distance entre l’Algérie et l’Afrique subsaharienne.
Les nouveaux projets cherchent précisément à réduire ces distances. Le rail rapproche Tamanrasset du Nord. Il relie Gara Djebilet au réseau national. Les infrastructures minières rapprochent les ressources des ports. Le TSGP connecte le gaz nigérian au réseau algérien. La Transsaharienne cherche à rapprocher Alger de Lagos. La véritable transformation du Sahara pourrait donc ne pas être seulement industrielle. Elle pourrait être géographique.
Le Sud algérien est progressivement appelé à changer de rôle : de territoire périphérique, il pourrait devenir une interface entre plusieurs espaces économiques.
Une interface entre la Méditerranée et le Sahel. Entre les mines et les ports. Entre les ressources africaines et les marchés européens. Entre l’Algérie et son continent. Et c’est peut-être là que se trouve le véritable pari.
Le Sahara n’est plus seulement l’endroit où l’Algérie cherche ses ressources. Il pourrait devenir l’endroit par lequel elle cherche désormais à relier son économie au reste de l’Afrique.

ALGER 16 DZ

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