L’Algérie à l’ère du numérique: Quand l’IA rencontre la 5G

Par G. Salah Eddine

L’intelligence artificielle et la 5G pouvaient paraître autrefois comme de la science-fiction mais, aujourd’hui, elles sont réelles. Elles font partie de notre quotidien et surtout commencent à modifier progressivement la manière de travailler, de produire, de consommer et même de communiquer des Algériens. Cette transformation peut ouvrir de nouvelles opportunités économiques, mais peut également créer des fractures sociales profondes. Derrière les chiffres et les investissements, c’est une véritable mutation socio-économique qui se dessine.

Vous êtes installé dans une salle d’attente interminable dans un cabinet de médecin. Soudain, vous prenez votre téléphone, vous activez vos données mobiles et décidez de scroller sur Internet. Vous êtes habitué à le faire depuis plusieurs années, mais depuis quelques mois, ce sont des milliers de vidéos de fruits qui apparaissent, d’animaux 3D, de photos qui vous semblent bizarres… C’est de l’intelligence artificielle. Vous le savez. Vous l’avez appris à force de redondance du contenu. Que ce soit l’utilisation des données mobiles ou bien de l’IA, cela fait désormais partie à part entière de votre quotidien de citoyen lambda des années 2000 du 21e siècle.
Aujourd’hui, l’IA a redessiné le monde à tout jamais. C’est trop facile de dire qu’on vient d’entrer dans une nouvelle ère. Il y avait avant la révolution industrielle, notamment au Royaume-Uni. Ensuite, juste avant notre siècle, il y a eu la révolution d’Internet, désormais l’IA. Et le panel d’opportunités qu’offre l’IA est juste colossal. On est d’ailleurs en train d’assister à une véritable guerre froide, cette fois-ci, entre les États-Unis et la Chine, sur la domination dans l’IA. La Silicon Valley et Shenzhen n’arrêtent pas d’innover dans ce domaine, le dominant complètement. Même l’Europe est dépassée.

la 5G débarque
Il serait toutefois difficile de dissocier l’IA de l’accès à Internet. Bien sûr, qui dit Internet dit données mobiles, exploitables un peu partout et qui donnent directement accès à Internet. La plus moderne de ces données est la 5G.
Justement, ces deux technologies de pointe sont aujourd’hui disponibles en Algérie. La 5G a débarqué à la fin de l’année dernière dans plusieurs grandes villes, dont Alger, Oran et Constantine. En 2026, son expansion a encore continué dans plusieurs autres wilayas. Elle est prévue pour englober tout le territoire national. Elle est accessible via les trois opérateurs mobiles activant dans le pays, dont la multinationale Ooredoo, Mobilis ou encore Djezzy. C’est vrai qu’elle a pris du temps pour débarquer en Algérie mais, aujourd’hui, ça semble être le pari gagnant. L’Algérie ne voulait pas juste se précipiter à intégrer la 5G juste pour l’avoir, mais a préféré l’implanter au moment où le pays et ses infrastructures pourront en tirer le meilleur bénéfice possible.
Aujourd’hui, le moins qu’on puisse dire, c’est que son implantation se passe bien, très bien.
L’IA, de son côté, est globalisée et l’Algérie ne fait pas exception. Bien sûr, on est loin d’être au niveau des grandes puissances dans ce domaine. D’ailleurs, une fracture numérique sur cette technologie est déjà visible dans le monde. Aujourd’hui, l’Algérie est loin de ces pays-là dans cette technologie, mais elle reste parmi les leaders africains dans le domaine. L’Algérie se positionne globalement au 4e rang africain pour son écosystème global de l’IA et s’impose comme le leader de la région Maghreb, selon le Global AI Index.

Ces deux technologies, différentes mais pourtant complémentaires, sont aujourd’hui disponibles en Algérie. « La 5G ne crée pas l’intelligence artificielle, mais elle élargit considérablement le champ des applications possibles, notamment lorsqu’il faut connecter beaucoup d’équipements et faire circuler rapidement de grandes quantités de données », explique l’expert algérien en IA, le Dr Nizar Adnani, interrogé par Alger16.
Coupler ces deux technologies ouvre donc beaucoup de fenêtres pour notre pays dans sa quête de développement.
Dans ce sens, le président de la République a récemment assuré, lors de l’inauguration du Data Center d’El Mohammadia, que « l’Algérie est enfin pleinement entrée dans la numérisation».
Ces propos ont été appuyés par l’expert algérien M. Abderrahmane Hadef. Dans un entretien accordé à Alger16, il a assuré qu’il défend également cette idée. Selon lui, « l’Algérie a engagé, ces dernières années, une transformation profonde de son modèle de développement, fondée sur une vision articulant souveraineté économique, diversification de l’économie et transition numérique ».
M. Hadef explique dans ce sens que «l’économie numérique n’est plus une finalité. Elle constitue désormais le socle de la nouvelle souveraineté économique » dans la mesure où elle conditionne la compétitivité des entreprises, la performance de l’action publique, la création de valeur et l’innovation. Tous ces facteurs influencent, selon lui, « la place qu’occupera l’Algérie dans l’économie mondiale dans le futur ».
Dans cette perspective, l’intégration de l’intelligence artificielle et de la 5G pourrait constituer un levier important pour accélérer la diversification de l’économie algérienne. En tout cas, l’objectif affiché est de porter la contribution du numérique à plus de 20 % du PIB à l’horizon 2030.
Le président de la République a noté, dans ce sens, que le PIB de l’Algérie à l’horizon 2029-2030 dépassera les 400 milliards de dollars. 20 % de 400 milliards, cela représente environ 80 milliards de dollars, ce qui est absolument énorme et constitue une vraie ressource. Plusieurs emplois, entreprises et revenus seront générés. D’ailleurs, les projections financières du New Lines Institute confirment l’accélération du secteur. Le marché de l’IA en Algérie devrait bondir de 499 millions de dollars en 2025 à près de 1,69 milliard de dollars d’ici 2030. Ce serait un taux de croissance annuel de 27,7 %, ce qui est exceptionnel. Cela se fera par l’intégration croissante de l’IA dans les secteurs économiques clés.
D’ailleurs, avec la 5G et l’IA, l’interconnexion des bases de données entre les différents services publics n’a jamais été aussi facile. Cela consolidera fortement les efforts de numérisation, ouvrira plusieurs portes et promet de redéfinir l’économie et, plus largement, la société en Algérie à travers l’avènement de plusieurs secteurs.
Dans un entretien accordé à Alger16, l’expert algérien en IA, le Dr Nizar Adnani, assure : « En Algérie, pratiquement tous les secteurs peuvent être concernés par l’avènement de l’IA et de la 5G, mais certains présentent un potentiel particulièrement important comme l’agriculture et l’industrie. »

La formation et le mode de travail évoluent en Algérie
Vous l’aurez compris, pour ce faire, l’association IA et 5G est indispensable. D’ailleurs, son impact socio-économique se fait déjà ressentir en Algérie. Car oui, derrière les start-up, les réseaux 5G, les centres de données, il y a surtout une population. Dans ce sens, cette population, en l’occurrence algérienne, commence à adopter ces transformations.
Une École nationale supérieure d’intelligence artificielle a même vu le jour à la nouvelle ville de Sidi-Abdallah et, autant dire, qu’elle attire tous les jeunes cracks du pays.
Former des ingénieurs de l’IA, en 2026, est crucial. Toutefois, cela ne suffit plus. Car concevoir des outils, c’est bien, mais l’exploitation de l’IA concernera aussi des personnes de tous les horizons, des personnes qui ne sont ni ingénieurs ni informaticiens. Un médecin devra apprendre à utiliser certains outils, un journaliste devra savoir faire le tri des statistiques ou distinguer les textes automatisés et un enseignant devra savoir comment exploiter ces outils de façon optimale dans son métier.
Les jeunes Algériens sont nombreux à s’intéresser aux formations consacrées à l’IA, parfois proposées en ligne ou à travers différents canaux.
Dans notre sujet, la question est fondamentale : quelles seront les compétences nécessaires demain ? Que faut-il enseigner aux Algériens et aux Algériennes pour qu’ils (elles) se fassent porter par l’avènement de ces deux nouvelles technologies au lieu de se faire emporter ?
Il n’y a pas de réponse absolue à cela, même si certains experts ont tenté d’y répondre. Les experts du Forum économique mondial, du cabinet McKinsey et de l’Organisation internationale du travail (OIT) s’accordent à dire que l’IA ne va pas détruire le travail, mais « le redéfinir en profondeur ». Près de 40 % des emplois mondiaux seront touchés.
Pour le Dr Adnani, c’est inéluctable. « Il faut être réaliste : certains emplois vont disparaître et d’autres vont être réduits.»
Il explique que dans la production graphique, la traduction, le traitement de documents ou certaines opérations administratives, le «travail va changer ».
Cela favorise, par contre, l’émergence de nouveaux emplois et de nouvelles compétences. Par exemple, la compétence « ingénieur du prompt ». C’est une compétence propre aux personnes capables de «mieux » interagir avec l’outil d’IA pour faire ressortir les meilleurs résultats possibles. Les formations qui promettent aux jeunes de devenir « ingénieurs du prompt » ont, par exemple, vu le jour et plusieurs Algériens se sont intéressés à l’apprentissage de cette compétence.
Ces formations, parfois proposées en ligne ou à travers différents canaux, sont plus tendance que jamais. Il existe même des start-up spécialisées dans la formation à l’IA qui ont vu le jour. Parmi elles, Badis AI, qui propose des solutions d’assistants IA/RAG, OCR, automatisation, IA générative et une solution d’apprentissage adaptatif des mathématiques.
Plus encore, Astrobia AI a vu le jour. C’est une start-up qui proclame « la démocratisation de l’IA », pour la rendre plus accessible à tout le monde. Dans un entretien accordé à TSA, son fondateur, Khaled Teimzit, a expliqué que ce qui l’anime à travers ce projet, c’est d’adapter l’IA à nos besoins locaux pour booster la productivité et l’environnement numérique de l’Algérie en tant que porte d’entrée stratégique pour l’Afrique.
En tout cas, ce qui est certain, c’est que plus le temps passe, plus la formation et les connaissances en outils d’IA, ainsi que la meilleure façon d’exploiter les réseaux à très faible latence comme la 5G, seront importantes. « La priorité est l’apprentissage et la sensibilisation à grande échelle. L’IA peut effectivement créer une nouvelle fracture entre ceux qui savent l’utiliser et ceux qui restent à l’écart de cette transformation », a martelé le Dr Adnani.

Le mode de vie des jeunes change
L’exemple le plus parlant pour le grand public, c’est celui des jeunes. La démocratisation de l’IA et le déploiement de la 5G pour l’accompagner commencent à impacter le mode de vie de cette frange majoritaire de notre population.
Avant, les jeunes privilégiaient le travail de bureau ou d’usine. Aujourd’hui, les aspirations ont changé. Ces jeunes préfèrent être productifs grâce à Internet, et donc des réseaux à faible latence comme la 5G et, bien sûr, avec l’IA générative.
Par exemple, dans le e-commerce, l’IA permet désormais de concevoir toute une campagne publicitaire et de gérer tout un marketing. Elle propose même de construire en quelques secondes des boutiques en ligne supermodernes qui génèrent un revenu.

La création de contenu s’est également renforcée, elle est plus facile que jamais. Les jeunes Algériens utilisent l’IA pour les aider à écrire des romans ou des livres. Ils s’en inspirent pour créer des photos, ils l’utilisent dans le dessin et l’art, d’autres l’utilisent pour créer des morceaux de musique ou des vidéos…
Des petites activités ont vu le jour. Pour une jeunesse algérienne qui est en quête constante d’opportunités, l’opportunité n’a jamais été aussi accessible.
Dans ce sens, cette démocratisation a permis aux utilisateurs de proposer des services en ligne plus efficaces et de consolider ainsi la culture du service par le numérique.
De plus, l’un des comportements qui se fait le plus observer en Algérie, ces derniers temps, ce sont ces jeunes qui échangent avec des IA comme s’il s’agissait de leurs amis ou leurs conseillers. C’est un changement de comportement massif, qui pourrait à terme créer une distanciation sociale et ferait que des humains prennent refuge dans des machines. Une start-up algérienne a même exploité cela. C’est INTAJ DIGITAL qui a lancé, en mai 2026, RIPOST. C’est une plateforme d’IA consacrée à la veille stratégique, au social listening et à la gestion de l’e-réputation. La solution est développée et hébergée en Algérie. La 5G facilite son exploitation par les utilisateurs.

L’IA qui rencontre la 5G dans les champs, les usines et les hôpitaux
L’image la plus belle de l’IA et de la 5G, c’est ce qu’elle peut offrir dans les champs et les usines, surtout dans un pays comme le nôtre qui a plus de 2 millions de km² de superficie. Il faut comprendre que l’agriculture et l’industrie sont deux secteurs à très grands revenus productifs. Ce sont des secteurs clés capables d’influencer directement l’économie, le pouvoir d’achat et donc la qualité de vie des citoyens. Dans ce sens, la 5G est en mesure de collecter les données sur le terrain sans latence, alors que l’IA peut analyser ces données instantanément pour automatiser les actions.
En agriculture d’abord, ce couplage peut être une des clés pour sécuriser la souveraineté alimentaire nationale, qui est une question essentielle de l’Algérie nouvelle. Les grandes exploitations agricoles du Sud (Biskra, El Oued, Adrar) peuvent largement en bénéficier.
L’irrigation intelligente et prédictive peut faire économiser plus de 30 % d’eau, tout en assurant que toutes les cultures aient la quantité d’eau dont elles ont besoin. Des sondes IoT, connectées en 5G, mesurent l’humidité du sol en temps réel, alors que l’IA croise ses données avec les prévisions météo locales pour déclencher l’irrigation au goutte-à-goutte exact requis.
Des drones peuvent survoler des champs pour transmettre des flux vidéo en HD à une IA qui détecte instantanément le stress hydrique ou les maladies. Le même concept pour le bétail, qui pourrait être vérifié par l’IA, qui signalera sa période de reproduction, optimisant le rendement des élevages de bétail laitier. C’est particulièrement intéressant pour notre pays, qui a importé du bétail pour la 2e année consécutive et qui connaît une vraie crise dans ce sens.
Pour l’industrie, ce duo peut transformer la chaîne de production, notamment dans les grandes zones industrielles (Oran, Rouiba, Oued Smar, Akbou, etc.).
Les vibrations des usines de ciment, de plastique ou de raffinage sont constamment envoyées par la 5G à l’IA, qui détecte toutes les anomalies et les corrige directement. Le contrôle qualité serait plus que jamais facile. L’IA détectera les images transmises par la 5G pour rejeter automatiquement les produits défectueux. C’est notamment crucial dans les industries pharmaceutiques ou agroalimentaires.
Dans les grands entrepôts, la 5G permet de guider une flotte de chariots élévateurs sans conducteur.

Des hôpitaux et des villes réinventés
Les opportunités seraient également énormes dans le domaine de la médecine. La 5G et l’IA peuvent créer des miracles. On pourrait automatiser des chirurgies complexes, faciliter les diagnostics et la prise de décision. Certains estiment même que l’IA connectée aux réseaux à faible latence pourrait remplacer le médecin classique. Notre pays pourrait vraiment avancer sur ce point si les bons investissements suivent. D’ailleurs, des start-up algériennes utilisant l’IA pour le dépistage des maladies, dont par exemple le cancer, ont déjà fait surface et la critique à leur égard est très positive.
Imaginez le panel d’opportunités. Vous n’auriez plus à attendre aussi longtemps dans cette salle d’attente. Votre dossier médical aurait été préparé avant même votre arrivée, certains examens auraient été analysés par des outils d’IA et votre médecin disposerait en quelques secondes d’informations qui demandaient autrefois beaucoup plus de temps. La start-up Sanox s’est particulièrement distinguée dans ce domaine. Elle propose un chatbot médical utilisant l’IA pour analyser les informations du patient et l’orienter vers les services ou spécialités médicales appropriés.
Nos villes pourraient également être réinventées. L’équation IA + 5G peut favoriser l’émergence de villes intelligentes. Le transport urbain dans ces villes serait optimisé, la gestion des déchets serait améliorée et la gestion de chaque espace pourrait être mieux pensée. La rentabilité globale de la ville pourrait également croître. Ce serait déjà magnifique d’imaginer cela dans les nouveaux pôles urbains en Algérie.

L’importance de la régulation de l’IA
Cette transformation et ce développement posent malheureusement aussi beaucoup de questions. Comment encadrer ces technologies ? Notre pays devra consolider la protection des données, lutter contre les arnaques qui se poursuivent et se propagent à grande vitesse et qui touchent énormément les personnes qui ne savent pas utiliser ces technologies. Il faudra adapter les IA à notre culture locale. Il faudra surtout construire un cadre qui définisse clairement les responsabilités lorsqu’une IA se trompe.
Il faudra trouver un équilibre entre le besoin de protéger les citoyens et celui de laisser les entreprises innover. Car l’IA avance vite, parfois beaucoup plus vite que les lois. Le défi sera donc de ne pas laisser la technologie prendre plusieurs années d’avance sur les règles qui doivent l’accompagner.
L’Algérie entre donc dans cette nouvelle étape avec ses forces, mais aussi avec ses retards et ses défis. La question n’est plus vraiment de savoir si l’IA et la 5G vont changer le pays. Elles ont déjà commencé à le faire. La vraie question est de savoir dans quel sens.
Et peut-être que, dans dix ans, lorsque ce même citoyen reprendra son téléphone dans une salle d’attente, il ne verra plus seulement une technologie capable de lui montrer des images qu’il n’aurait jamais imaginées. Il verra simplement un outil devenu tellement présent dans sa vie qu’il ne remarquera même plus tout ce qu’il a changé.

ALGER 16 DZ

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