
Depuis plusieurs décennies, les relations entre la France et l’Algérie oscillent entre rapprochements et tensions, souvent alimentées par des divergences mémorielles, économiques et géopolitiques. Aujourd’hui, de nombreux observateurs politiques et experts s’accordent à dire que la France risque de sortir perdante de ce conflit latent. Face à une Algérie affirmant de plus en plus son indépendance et sa souveraineté, Paris semble en difficulté pour préserver son influence dans ce pays stratégique du Maghreb.
Par Chahid Lakeb
La dernière crise est la plus importante avec l’Algérie. Elle a éclaté après la décision de la France de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara 0ccidental ou encore les déclarations déshonorantes du président Macron.
Mais les racines de ce conflit sont beaucoup plus profondes. L’Algérie est victime d’attaques répétées de la classe politique de droite et d’extrême droite aidée par les médias qui adopte une stratégie de la haine injustifiés envers le pays.
Les appels répétés à punir l’Algérie se multiplient dans la classe politique française et cette dynamique s’illustre également à travers la droite républicaine, dominée par une aile dure incarnée par Éric Ciotti ou encore par le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, dont le discours anti-immigration s’accompagne d’une hostilité toute particulière envers l’Algérie.
La France a beaucoup à perdre
Les relations entre l’Algérie et la France, forgées dans l’histoire complexe de la colonisation et de la lutte pour l’indépendance, continuent de façonner le paysage politique, économique et diplomatique des deux nations. Si la France a longtemps maintenu une influence significative sur l’Algérie, la donne change aujourd’hui. Face à un pays qui s’affirme sur la scène internationale et diversifie ses alliances stratégiques, Paris se retrouve dans une position délicate et comme le mentionnent certains économistes la France a beaucoup à perdre.
En effet, plusieurs observateurs soulignent que la France a beaucoup à perdre dans ce conflit latent avec l’Algérie. Qu’il s’agisse d’enjeux économiques majeurs, de ressources énergétiques vitales, ou encore de son influence culturelle et diplomatique dans le Maghreb, la France risque de voir son poids s’effriter dans une région où elle a longtemps joué un rôle prédominant.
À l’inverse, l’Algérie tire parti de cette reconfiguration des rapports de force pour renforcer son autonomie et redéfinir ses relations avec le monde, marquant ainsi une victoire stratégique sur son ancien colonisateur.
L’Algérie importe moins de blé de France
La rupture du fragile équilibre a déjà des conséquences économiques. Ce constat porte sur les exportations des derniers mois, mais également celles à venir. Le journal La France Agricole reprend ces préoccupations et cite notamment Benoît Piètrement, président du Conseil spécialisé marchés céréaliers de FranceAgriMer. Pour ce professionnel, l’explication résiderait par deux facteurs : les relations diplomatiques tendues entre les deux pays et la concurrence d’autres pays producteurs par rapport à l’origine française. Toujours selon M. Piètrement, le marché algérien est presque complètement fermé à l’origine française bien que les exportateurs français continuent à proposer des offres, mais l’Algérie ne procède à aucun achat de blé français. De plus, il ajoute que ce n’est pas près de s’arranger car au-delà de sa diversification de des fournisseurs de blé, l’Algérie s’est lancée dans un programme de relance de la production de céréales (blé, orge, maïs) à travers le développement de la culture de céréales dans le Sud sous pivot et dans un soutien accru aux agriculteurs au nord du pays. Le défi de la filière céréales algérienne est d’augmenter les rendements. Entre recherche d’une meilleure intégration de l’élevage ovin à la culture des céréales dans le but de préserver la fertilité des sols ou de l’intérêt du colza dans les rotations comme moyen de lutter contre les mauvaises herbes en zone céréalière, les questions sont nombreuses et complexes. Un moyen de produire plus de céréales et donc d’être moins dépendant des importations, d’où qu’elles viennent.
Fin du monopole commercial français
La France a longtemps été le principal fournisseur de produits manufacturés à l’Algérie, mais cette position s’érode rapidement car la part de marché est de plus en plus en baisse. Selon les données récentes, la part de marché de la France dans les importations algériennes est passée de 18% en 2000 à moins de 10% aujourd’hui. Et cela pourrait empirer. Ce recul profite à des pays comme la Chine, la Turquie et même l’Allemagne, qui se positionnent comme des partenaires alternatifs.
Les entreprises françaises comme Danone et Lactalis, autrefois leaders en Algérie, font face à des restrictions et à une montée en puissance de la production locale. L’Algérie mise sur l’autosuffisance alimentaire et sur des importations en provenance de marchés moins coûteux, comme le Brésil ou la Russie.
Ce repli pourrait coûter des milliards d’euros annuels à la France, tout en affaiblissant son influence commerciale en Afrique du Nord.
révision de l’accord de 1968
Le ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau a remis en cause, dans des déclarations à la presse le 19 janvier, l’accord franco-algérien de 1968 relatif aux conditions d’entrée en France des ressortissants algériens.
Les juristes, dont ceux de l’UAFA, dénoncent une instrumentalisation politique de l’accord car un tel acte violerait le droit international mais ils rappellent que ces dispositions ont progressivement été réduites par trois avenants majeurs, adoptés en 1985, 1994 et 2001.
Ces modifications ont restreint les conditions d’accès aux titres de séjour pour les Algériens. Mais contrairement à certaines idées reçues, l’abrogation de l’Accord pourrait compliquer la politique migratoire française. Les Algériens deviendraient éligibles à des dispositifs du droit commun, tels que la carte de séjour pluriannuelle ou le passeport talent, facilitant ainsi leur installation en France.
Réduction de la coopération sécuritaire
En matière de sécurité, l’Algérie joue un rôle-clé dans la région du Maghreb et du Sahel. Sa position géographique stratégique et son expérience dans la lutte contre le terrorisme en font un acteur incontournable pour la stabilité régionale. Ainsi, toute détérioration des relations avec l’Algérie pourrait avoir des répercussions sur la coopération en matière de sécurité, ce qui serait préjudiciable non seulement pour la France, mais aussi pour l’ensemble de la région.
La brouille entre Paris et Alger est profonde et risque de durer. Elle a déjà des conséquences économiques et surtout sécuritaires car la France a besoin de la coopération avec l’Algérie pour lutter contre le terrorisme et le possible retour de djihadistes de Syrie.
La France s’inquiète davantage de la suspension de la coopération avec Alger en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme. La reprise des échanges entre services de renseignement dans ce domaine ultra-sensible est une priorité pour Paris. La crise franco-algérienne tombe mal, au moment où les djihadistes se renforcent dans les pays du Sahel voisins de l’Algérie d’où l’armée française a été chassée.
La France aurait aussi un grand besoin de rétablir le dialogue avec Alger pour faire face au risque de retour de djihadistes de Syrie après la chute du régime de Bachar Al-Assad et l’arrivée au pouvoir d’islamistes. Une partie de ces revenants potentiels sont en effet des Algériens ou des Franco-Algériens.
Impact sur le commerce bilatéral
L’Algérie a longtemps été un partenaire économique clé pour la France, notamment dans les secteurs de l’exportation et de l’importation. La France exporte massivement vers l’Algérie des biens de consommation, des produits pharmaceutiques et des machines industrielles. Une détérioration des relations pourrait conduire l’Algérie à diversifier ses fournisseurs en se tournant vers des concurrents comme la Chine ou la Turquie.
Face à cette dynamique, la France est contrainte de revoir sa stratégie. Si elle ne parvient pas à renouer des relations équilibrées avec l’Algérie, elle risque de perdre définitivement son rôle historique dans le pays, avec des répercussions majeures sur ses intérêts économiques, diplomatiques et culturels. En revanche, pour l’Algérie, ce repositionnement marque une victoire symbolique et stratégique, affirmant son indépendance face à une ancienne puissance coloniale et renforçant son rôle sur la scène internationale.
Moindre attractivité pour les entreprises françaises
Les entreprises françaises qui perçoivent l’Algérie comme un marché important ont une présence significative dans le pays : elles sont plus de 400 avec pas moins 40 000 employés, notamment dans les secteurs de l’énergie, de la banque, des télécommunications et de la construction. Les tensions pourraient encourager l’Algérie à privilégier des partenaires non européens, réduisant la part de marché des entreprises françaises comme Total Energies, Air Liquide ou Alstom. L’Algérie pourrait imposer des restrictions supplémentaires ou revoir ses contrats avec des entreprises françaises, ralentissant les investissements français dans le pays.
Perte d’accès stratégique aux hydrocarbures algériens
L’Algérie est l’un des principaux fournisseurs de gaz et de pétrole en Méditerranée et bien que la France ne dépende pas massivement des hydrocarbures algériens, elle pourrait voir son accès restreint, surtout dans un contexte européen de crise énergétique. Les entreprises françaises qui collaborent dans ce secteur, comme Total Energies, pourraient subir des pertes économiques. Des pays comme l’Italie et l’Espagne, qui sont devenus de gros clients, ont renforcé leurs liens énergétiques avec l’Algérie, et ont devancer la France dans l’accès aux ressources algériennes.
Bien que cette crise entre la France et l’Algérie soit profonde, elle devra se désamorcer car les deux pays ne peuvent se permettre une rupture totale, ne serait-ce qu’en raison des liens humains qu’il existe entre eux.
Le discours plus nuancé du chef de la diplomatie française, Jean Noel Barrot, qui contraste avec la ligne dure du ministère de l’intérieur, laisse entrevoir un espoir d’apaisement. Celui-ci s’est dit apte à se rendre à Alger pour rencontrer ses homologues et mettre fin aux tensions.
Mais en attendant, le conflit latent entre l’Algérie et la France, nourri par des différends historiques, économiques et diplomatiques, met en lumière une réalité incontestable : la France a beaucoup à perdre dans cette relation en mutation. L’Algérie, forte de sa souveraineté retrouvée et de sa capacité à diversifier ses alliances, s’affirme comme un acteur régional et international de premier plan, tandis que Paris voit son influence s’éroder dans un espace qu’elle considérait autrefois comme stratégique.
Les pertes potentielles pour la France sont significatives : recul économique, marginalisation dans les secteurs énergétique et commercial, affaiblissement de son rayonnement culturel, et perte de poids géopolitique au Maghreb et au-delà. À l’inverse, l’Algérie profite de ce rééquilibrage pour renforcer sa position sur la scène mondiale et affirmer son indépendance face à son ancien colonisateur.
Ce conflit symbolise non seulement une rupture avec un passé colonial encore présent dans les mémoires, mais aussi un basculement vers un nouvel ordre dans lequel l’Algérie s’impose comme la grande gagnante. Si la France souhaite préserver ses intérêts, elle devra faire preuve d’humilité et repenser ses approches en adoptant une posture respectueuse et équilibrée. Faute de quoi, elle risque de perdre définitivement sa place dans une région cruciale pour son avenir.
C. L.
