Fadi Tamim, Représentant de l’association de protection et d’orientation du consommateur et de l’environnement, (APOCE) à Alger16 : «L’importation des moutons a perturbé le plan des spéculateurs»

À l’approche de l’Aïd El-Adha, période sensible pour les ménages algériens, Fadi Tamim, représentant de l’Apoce, revient sur les enjeux du marché de l’ovin, la décision présidentielle d’importer un million de têtes, et ses effets sur les prix. Il alerte sur la baisse alarmante du cheptel national, dénonce les pratiques spéculatives des courtiers, et appelle à des solutions durables pour préserver la filière de l’élevage. À travers ses recommandations, il insiste sur la vigilance du consommateur, la préservation de l’environnement durant le rituel du sacrifice, et la nécessité d’instaurer une culture de responsabilité collective.

Entretien réalisé par Ammour Ryad

À quelques jours de l’Aïd el-Adha, comment décririez-vous la situation actuelle du marché de l’ovin en Algérie ?
La décision de Monsieur le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, est intervenue à un moment particulier, entre le mois de Ramadan et l’Aïd al-Adha. Ce délai n’était pas très long, ce qui a représenté un défi. Grâce à Dieu, les autorités publiques ont pu relever ce défi et ont commencé les opérations d’importation, malgré la difficulté de la mission, notamment parce que nous ne sommes pas des clients réguliers pour ces pays exportateurs.
En effet, certains pays comme l’Arabie saoudite sont des clients constants, important chaque année près de 4 millions de têtes. Les fournisseurs privilégient donc leurs clients habituels. Malgré cela, les importations ont commencé, et les quantités continuent d’arriver à l’approche de l’Aïd.
Concernant l’impact de l’importation du million de têtes sur le marché local, on a constaté une baisse des prix qui a débuté pendant le Ramadan atteignant 15 000 dinars. Après la fin du Ramadan, les prix ont légèrement remonté, puis ils ont de nouveau chuté avec le lancement officiel des ventes, ce qui a entraîné une baisse allant jusqu’à 25 000 à 30 000 dinars. Cela est considéré comme un développement positif.
Cependant, il est à noter qu’au moment de l’attente générale, tout le monde espérait bénéficier d’un mouton importé à 40 000 dinars. Cela a freiné l’achat, même chez les consommateurs, car certaines familles espéraient pouvoir en profiter. Il est clair que le million de têtes importées ne pourra pas satisfaire toutes les familles, étant donné qu’on parle d’un besoin total compris entre 3,5 et 4,5 millions de têtes. Ce qui a été importé ne représente donc qu’un tiers des besoins.
Malheureusement, tout le monde était dans l’attente de ces moutons importés, et cela a retardé les achats. Après le début des ventes et les longues files d’attente, beaucoup de familles se sont finalement tournées vers les moutons locaux. C’est ce qui aurait dû se produire dès le départ.
L’objectif du Président était de cibler les catégories sociales moyennes et à faibles revenus, qui, au cours des dernières années, avaient cessé de sacrifier à cause de la flambée des prix. C’est pour cela que l’idée d’un mouton importé pour chaque famille a été lancée. Mais tout le monde attendait ce type de mouton. Maintenant, les achats ont commencé sur le marché local.

Selon vous, quels sont les facteurs principaux qui influencent les prix cette année ? Est-ce dû à l’offre, à la spéculation, au coût de l’alimentation, ou à d’autres causes ?
C’est certain que le retour, en ce moment, vers le produit local entraînera une stabilité des prix dans certains marchés. Mais dans d’autres, les prix commencent déjà à augmenter, car la demande a aussi augmenté. L’offre et la demande jouent évidemment un rôle, mais le facteur principal reste la spéculation et la mainmise sur le marché par les intermédiaires (ou courtiers).
Ces derniers cherchent à vendre à des prix élevés, car ils avaient eux-mêmes acheté à des prix élevés en prévision de l’Aïd al-Adha. L’importation surprise d’un million de têtes a perturbé leurs plans.
Actuellement, les opérations de vente et d’achat fluctuent : les prix peuvent grimper lorsque la demande augmente. Mais en cas de stagnation de la demande, la situation se calme, chacun reste dans l’attente. Ce n’est que lorsque l’offre commencera à baisser, notamment dans les derniers jours, que les prix pourraient à nouveau baisser.

L’Algérie a procédé à l’importation de moutons de Roumanie cette année. Quelle est la position de l’APOCE sur cette initiative ?
L’Organisation algérienne pour la protection et l’orientation du consommateur et de son environnement (2024) a appelé à l’importation de moutons destinés au sacrifice. Nous avons souligné que la production locale est en baisse, avec une diminution importante du cheptel national. En effet, alors que nous parlions auparavant de 29 millions de têtes, le premier recensement du ministère de l’Agriculture a révélé un chiffre réduit à 19 millions. Nous attendons encore les résultats du second recensement, mais, au sein de l’organisation, nous estimons que cette situation est catastrophique.
La cause principale de cette chute réside dans l’abattage anarchique, notamment des femelles. Ce phénomène a mené à une raréfaction de l’offre et donc à une hausse des prix. Ce qui aggrave la situation, c’est que dans cette chaîne commerciale, certaines catégories intermédiaires ne sont pas réglementées : nous passons directement du producteur à l’intermédiaire, souvent un courtier, qui contrôle malheureusement les prix et contribue à l’inflation sur les marchés des moutons destinés au sacrifice.
Les moutons importés de Roumanie et d’Espagne sont aujourd’hui considérés comme un produit industriel dans ces pays. Leurs prix sont bien plus bas qu’en Algérie, ce qui s’explique en partie par l’existence, chez nous, de spéculation, de monopole, voire d’accords horizontaux entre courtiers pour maintenir artificiellement les prix élevés. Et cela alors même que les Algériens restent fortement attachés à l’accomplissement du rituel du sacrifice.
En tant qu’organisation, nous estimons que pour préserver notre cheptel, il faut maintenir un rythme régulier d’importations à chaque Aïd, et ce, pendant trois à cinq ans. Cette stratégie permettrait de sauvegarder les races locales et leur laisser le temps de se reposer et de se reproduire.
Cette année, l’importation d’un million de têtes a permis d’éviter l’abattage d’un million de moutons locaux, dont un grand nombre de femelles. Il est connu que les familles aux revenus modestes se tournent vers les femelles, car elles sont moins chères, ce qui contribue à l’épuisement de la reproduction. L’importation a donc joué un rôle clé dans la réduction de l’abattage des femelles et de la production locale en général.
Il est indispensable de laisser à notre cheptel une période de repos et de reproduction. Et nous espérons que l’élevage ne sera pas négligé jusqu’au prochain Aïd en 2026. Il est impératif d’ouvrir, dès maintenant, le dossier de l’élevage des moutons pour le sacrifice, et d’impliquer toutes les parties concernées afin de trouver des solutions structurelles et durables dans ce domaine.

L’arrivée des moutons importés a-t-elle eu, selon vos observations, un effet réel sur les prix des ovins locaux ?
Il est certain qu’au début de l’opération d’importation, cela a eu un impact considérable sur le marché local, notamment sur les prix, qui ont connu une baisse atteignant les 30 000 dinars. Mais nous savons tous que la quantité importée n’est pas suffisante et ne couvrira pas l’ensemble de la demande.
Il est également important de rappeler que la régulation des prix ne dépend pas uniquement de la loi de l’offre et de la demande. D’autres facteurs entrent en jeu, tels que la spéculation et la rétention opérée par les courtiers, malheureusement très présents sur le marché.
Nous avons déjà souligné que cette opération d’importation a eu deux avantages principaux.
Premièrement, elle a permis de mettre à disposition un million de têtes pour des familles qui, en raison de la hausse des prix, ne pouvaient plus accomplir le rituel du sacrifice.
Deuxièmement, elle a contribué, pendant une certaine période, à la baisse des prix du produit local.
Par ailleurs, ce million de moutons importés a remplacé un million de têtes locales qui auraient été abattues. Or, nous savons que le cheptel national est en diminution constante. Cette importation a donc plusieurs bénéfices, et nous espérons qu’elle se poursuivra tant que des solutions structurelles et durables à l’élevage du bétail en Algérie ne seront pas trouvées.

Que recommandez-vous aux familles algériennes pour éviter les pratiques abusives ou les arnaques sur les marchés ?
Il est clair qu’aujourd’hui, la famille algérienne fait face à une réalité difficile. L’année dernière, de nombreuses familles n’ont pas pu accomplir le rituel du sacrifice en raison de la flambée des prix. Comme le dit le verset : «Dieu n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité». Il est vrai que le sacrifice est une pratique religieuse importante, à laquelle nous tenons et que nous avons préservée durant des générations en Algérie.
Mais malheureusement, les conditions ont changé. Aujourd’hui, une personne qui n’a pas les moyens n’est pas obligée de sacrifier, ni de se soumettre au chantage des courtiers du marché.
Si le consommateur algérien se montrait plus vigilant et refusait de céder à cette pression, cela pourrait certainement contribuer à stabiliser les prix. Cela éviterait aussi cette flambée anarchique et injustifiée des coûts que nous constatons actuellement.

Quel message l’Apoce souhaite-t-elle adresser aux consommateurs algériens à l’occasion de l’Aïd El Adha ?
Tout d’abord, nous vous souhaitons une bonne fête de l’Aïd al-Adha, qu’Allah la fasse revenir sur nous tous avec bénédiction, paix et prospérité.
En tant qu’Organisation algérienne pour la protection du consommateur et de son environnement, nous partageons comme toujours des conseils utiles à l’occasion de cette fête. Nous saluons les efforts du ministère de l’Industrie et des institutions impliquées dans la campagne de collecte des peaux de mouton, et nous espérons que les consommateurs participeront aussi à cette initiative.
Par exemple, après l’abattage, nous appelons les citoyens à utiliser un simple sac de sel, ou même deux, pour préserver la peau du mouton. Ce geste est simple, peu coûteux, mais très important pour la récupération des peaux.
La propreté et la protection de l’environnement sont aussi essentielles durant le jour de l’Aïd. Lorsqu’un individu fait un cadeau, il veille à le présenter joliment, dans un bel emballage. Que dire alors d’un sacrifice destiné à Dieu ? Il est donc de notre devoir, lors de l’abattage, de préserver la propreté de nos quartiers, et des lieux de sacrifice.
Le mouton doit être placé dans un endroit ombragé, bien aéré, et il ne faut pas trop attendre pour le dépecer. Il est préférable d’effectuer cela en fin de journée, puis de conserver immédiatement la viande au réfrigérateur.
En cas de problème durant l’abattage ou de doute sur l’état sanitaire de la viande, le consommateur peut contacter l’un des vétérinaires disponibles, qu’ils soient du secteur public ou privé, car une permanence est assurée durant cette période.
A. R.

ALGER 16 DZ

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