
La 1re Journée nationale de la santé scolaire, organisée lundi dernier à la Grande Mosquée d’Alger, a été marquée par un message d’une rare gravité. En donnant le coup d’envoi officiel de cet événement inédit, le ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Seghir Saâdaoui, a mis en lumière une réalité préoccupante : l’intrusion de substances psychotropes dans l’univers scolaire.
Les portes de l’école se referment, la sonnerie retentit et, derrière le brouhaha des élèves, une autre réalité se joue en silence. Dans les couloirs gris, au fond d’un vestiaire ou derrière les blocs sanitaires, de petites pilules passent de main en main comme un secret lourd à porter. Cachets colorés dans des emballages de bonbons, poudres dissimulées dans des stylos vides, substances diluées dans des boissons sucrées : l’univers scolaire, censé être un sanctuaire d’apprentissage et d’innocence, devient parfois le théâtre d’un trafic discret et insidieux. L’attrait de l’interdit frappe les plus fragiles — adolescents en quête d’identité, élèves déscolarisés ou curieux attirés par un “boost” et une sensation d’appartenance. Derrière chaque échange furtif dans un couloir ou sur un banc, c’est tout un système qui se fissure — enseignants désarmés, parents inquiets, camarades silencieux — face à un «danger mortel» qui traverse désormais les grilles des établissements scolaires.
C’est à cette réalité que le ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Seghir Saâdaoui, a voulu donner un visage. Selon ses dires, les unités de dépistage déployées à travers le pays ont enregistré des cas d’élèves ayant reconnu consommer des substances psychotropes. Fait notable : ces jeunes se sont présentés volontairement, dans le cadre de la Semaine de la santé scolaire mise en place depuis la rentrée, afin de se soumettre aux examens médicaux. Saâdaoui a qualifié cette situation de «danger mortel», en exhortant les parents à un suivi constant de leurs enfants, aussi bien à la maison qu’à l’école. Il a mis en garde contre ce qu’il appelle un «triple fléau» : la consommation de psychotropes, l’usage de drogues et l’exposition massive aux contenus numériques. Face à ces menaces, le ministre a insisté sur une responsabilité partagée entre la famille, l’école et la société. Cette alerte, loin d’être symbolique, révèle l’ampleur d’un défi sanitaire et éducatif. Elle s’inscrit dans un contexte où les établissements scolaires ne sont plus seulement des lieux d’apprentissage, mais également des espaces d’accompagnement, de prévention et de détection des comportements à risque.
La santé des enfants, enjeu national
Dans un amphithéâtre transformé en tribune d’alerte, la gravité du message a trouvé un écho dans l’intervention du ministre de la Santé, Mohamed Seddik Aït Messaoudene. Présidant les activités officielles de cette journée, ce dernier a souligné le caractère fondamental de la santé des enfants pour le développement global et durable du pays. Pour lui, cette initiative marque une étape qualitative dans la mise en œuvre d’un programme national ambitieux, centré sur la promotion du bien-être des élèves et l’amélioration de leur réussite scolaire.
M. Aït Messaoudene a mis en avant les efforts considérables de son secteur : 2 093 unités de dépistage et de suivi réparties sur tout le territoire et 7 176 professionnels de santé mobilisés, allant des médecins généralistes aux psychologues, en passant par les dentistes, infirmiers et orthophonistes. En 2024, le taux de couverture sanitaire et vaccinale a atteint 93 %. Selon le ministre, l’école doit être envisagée comme un lieu d’apprentissage de la santé, propice à instaurer très tôt les bons réflexes en matière d’hygiène et de prévention, afin de prémunir les enfants contre les maladies infectieuses et chroniques qui représentent, a-t-il rappelé, les premières causes de mortalité dans le monde actuel.
Le ministre a insisté sur la nécessité de renforcer les dispositifs de prévention, de dépistage, de prise en charge et de soutien psychologique, afin d’offrir à chaque élève les conditions optimales d’un apprentissage sain et épanoui. Il a souligné que cette Journée nationale constitue «une occasion historique de bâtir un front uni et multisectoriel, plaçant la santé des élèves au cœur des priorités». Cette rencontre vise à «renforcer les programmes de sensibilisation, de prévention, de prise en charge, ainsi que de soutien psychologique et social, afin de garantir une génération en meilleure santé (…)».
Un partenariat national et international
La présence de la représentante de l’Unicef en Algérie, la Suédoise Katarina Johansson, a donné une dimension internationale à cette Journée. Elle a salué l’organisation de la première Journée nationale de la santé scolaire, qu’elle considère comme une avancée majeure dans la reconnaissance du rôle fondamental de l’école dans la promotion de la santé et du bien-être des enfants.
Elle a félicité la communauté éducative pour le succès de la rentrée 2025-2026, marquée par la scolarisation de près de 12 millions d’élèves répartis dans 30 000 établissements. Johansson a souligné plusieurs avancées notables dans la santé scolaire : la mise en place de comités interministériels, la création d’unités de dépistage et de suivi (UDS), la relance des clubs de santé, le renforcement de l’éducation artistique et sportive, ainsi que l’instauration de la Semaine de la santé à l’école. Selon elle, ces progrès sont le fruit d’une synergie efficace entre les ministères concernés et les partenaires internationaux, notamment l’Unicef et l’OMS. La représentante a rappelé que la santé scolaire incarne les droits fondamentaux de chaque enfant, notamment celui de grandir et d’apprendre dans un environnement sûr et stimulant. Elle a insisté sur l’importance du dépistage, de la prévention, de la nutrition, de l’hygiène et du soutien psychologique dans les écoles, qui doivent devenir des espaces de protection et de dignité, au-delà de leur mission éducative.
Johansson a également appelé à renforcer l’intersectorialité, en particulier au niveau local, en mobilisant tous les acteurs : établissements scolaires, services de santé, familles et même le secteur agroalimentaire. Enfin, elle a exhorté tous les partenaires à unir leurs efforts pour garantir un accès équitable à la santé scolaire dans chaque région du pays, afin que chaque enfant puisse apprendre, grandir et s’épanouir dans les meilleures conditions.
Un engagement collectif
La Journée nationale de la santé scolaire a également été marquée par la participation du président de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, le professeur Kamel Sanhadji, du président de la commission nationale de prévention et de lutte contre le cancer, le professeur Adda Bounedjar, du directeur général du Bureau national de lutte contre la drogue et la dépendance, de la représentante de l’OMS, Soraya Alam, ainsi que de représentants d’associations de parents d’élèves et de la société civile. Cette diversité d’acteurs montre que la question dépasse largement le cadre strictement éducatif pour devenir un véritable enjeu de société.
En réunissant sur une même tribune des responsables politiques, des experts de la santé, des organisations internationales et la société civile, cette première Journée nationale de la santé scolaire trace une feuille de route claire : faire de l’école un rempart contre les dangers qui guettent la jeunesse, qu’il s’agisse de substances psychotropes, d’addictions numériques ou de troubles psychologiques.
Le «danger mortel» dénoncé par le ministre de l’Éducation n’est pas seulement une alerte : c’est un appel à l’action. Oui, bien sûr que ça l’est ! Car dans cette lutte silencieuse menée au cœur des cours d’école, tout n’est pas perdu. Derrière chaque salle de classe se lèvent désormais des enseignants formés, des médecins de terrain, des parents mobilisés et des associations vigilantes. Les campagnes de sensibilisation s’intensifient, les unités de dépistage se multiplient, des clubs de santé s’ouvrent et, petit à petit, l’école redevient ce qu’elle aurait toujours dû être : un rempart protecteur et un tremplin vers l’avenir. Chaque élève informé, chaque jeune accompagné est une victoire contre l’ombre des addictions et la promesse d’une génération plus forte, plus lucide et plus solidaire. Si le danger est réel, l’espérance l’est tout autant : celle d’une jeunesse qui saura transformer l’alerte en prise de conscience et faire des bancs d’école un espace d’apprentissage, de santé et d’émancipation.
G. Salah Eddine
