
Lors de l’émission « Hadith Al-Djazaïr » diffusée samedi dernier sur Al24 News, des experts ont assuré que cette visite traduit un retour assumé à une coopération stratégique entre Alger et Niamey dans un contexte sahélien marqué par des tensions sécuritaires inédites et par une reconfiguration des alliances régionales.
Le président de la République du Niger, le général Abdourahamane Tiani, effectue, les 15 et 16 du mois en cours, une visite de travail en Algérie, à la tête d’une importante délégation, à l’invitation du président de la République, Abdelmadjid Tebboune.
Selon un communiqué de la présidence algérienne publié samedi dernier, cette visite vise à renforcer les liens de fraternité, de coopération et de bon voisinage entre les deux pays frères dans le cadre d’une nouvelle dynamique destinée à une exploitation optimale de leurs capacités et de leurs potentialités au profit des peuples algérien et nigérien. Elle constituera également une occasion d’examiner des questions politiques liées au continent africain en général et à l’environnement sahélo-saharien en particulier.
Au-delà de la formule diplomatique, le déplacement du chef de l’État nigérien intervient dans un contexte régional tendu, marqué par des recompositions sécuritaires, énergétiques et géopolitiques profondes.
Une normalisation attendue
Pour le Dr Samir Bouaissa, expert en géopolitique, la visite était prévisible malgré les commentaires ayant évoqué une tension entre l’Algérie et certains pays du Sahel.
Selon lui, « la visite était attendue malgré tout ce qui a été dit sur une relation prétendument tendue entre l’Algérie et les États du Sahel, notamment le Niger, le Mali ou le Burkina Faso ». Il nuance immédiatement : « Le Niger, tout comme le Burkina Faso, a toujours constitué une exception. Malgré un certain refroidissement, l’intensité n’a jamais été comparable à celle observée avec le Mali .»
L’expert insiste sur la profondeur historique du lien bilatéral. « Il existe un prolongement historique entre les deux peuples et entre les deux États amis. Il est inconcevable que la relation demeure durablement tendue ou qu’elle débouche sur une rupture diplomatique. »
Il rappelle que plusieurs signaux ont précédé cette visite : déplacement d’un important groupe ministériel algérien dans le domaine de l’énergie, annonce présidentielle d’une invitation officielle, puis décision de rétablir les ambassadeurs des deux pays. Autant d’étapes qui, selon lui, traduisent «une reprise du dialogue et un retour progressif à des relations normales ».
Pour le Dr Bouaissa, le moment est loin d’être neutre. « Cette visite intervient dans un contexte caractérisé par une crise des relations internationales en général, et par des tensions sécuritaires sans précédent dans la région du Sahel. »
Dans ce cadre, il estime que l’intérêt des deux États est clair : « Il est dans l’intérêt des deux pays d’avoir des relations solides, fondées sur le respect mutuel, mais surtout d’engager une coordination opérationnelle et un partage du renseignement. »
Il est catégorique : « Si l’on devait hiérarchiser les dossiers à l’ordre du jour, le dossier sécuritaire sera le numéro un. »
Pourquoi ? Parce que, selon lui, «l’Algérie a réussi à sécuriser ses frontières et son territoire. Aujourd’hui, la difficulté se situe davantage du côté nigérien ». Dès lors, « le Niger a besoin de l’expertise algérienne, de son soutien et surtout d’un échange d’informations constant».
Pour Bouaissa, le temps est désormais « celui des regroupements pour faire face aux crises les plus complexes, qu’elles soient politiques, militaires, sécuritaires ou économiques ».
Tourner la page et construire des partenariats durables
Le Dr Raed Nadji, analyste politique, lit cette visite sous plusieurs angles.
« La première signification est clairement celle de tourner la page des divergences entre l’Algérie et le Niger », explique-t-il. Il rappelle que l’échange d’ambassadeurs et la reprise des activités diplomatiques marquent « le passage d’une phase de simple observation à la construction de partenariats réels et durables ». Pour lui, il y a aussi une dimension continentale : « C’est un pari sur la capacité des Africains à résoudre leurs propres problématiques sans interventions étrangères. » Une affirmation qui prend tout son sens dans un Sahel où les alliances se redéfinissent.
Le second axe majeur évoqué par le Dr Nadji est énergétique. Il identifie deux volets distincts.
Le premier concerne le projet de gazoduc reliant le Nigeria à l’Algérie via le Niger. « Ce projet peut générer des devises importantes pour le Niger dans un contexte économique fragile marqué par des événements sécuritaires et par la vulnérabilité des structures internes », souligne-t-il.
Selon lui, « cette infrastructure pourrait constituer l’un des véritables piliers de l’économie nigérienne ». Niamey en a pleinement conscience, et la question devrait figurer au cœur des discussions énergétiques.
Le second volet concerne les investissements de Sonatrach au Niger. Le pays, estime Nadji, « a été profondément marqué par des interventions étrangères successives». Il pourrait ainsi privilégier « une coopération avec l’Algérie, loin des polarisations et des influences extérieures, notamment occidentales », en raison de la crédibilité d’Alger dans le secteur énergétique.
L’analyste insiste également sur la dimension logistique. « Niamey traverse une forme d’isolement, qu’il soit politique, sécuritaire ou économique. »
Dans cette configuration, « l’accès naturel vers la Méditerranée passe par l’Algérie ». Il précise : « Tout corridor reliant le Niger au littoral méditerranéen doit transiter par le territoire algérien, surtout dans un contexte régional fluctuant où certains acteurs négocient leurs intérêts au détriment de ceux du Niger. »
Selon lui, les autorités nigériennes ont pleinement conscience que l’Algérie représente un partenaire fiable capable de « briser l’isolement logistique » du pays et d’ouvrir un accès structuré aux marchés internationaux.
Une frontière de 950 km : contrainte ou opportunité ?
Autre point central : la frontière commune de près de 950 kilomètres. « Côté algérien, la frontière est sécurisée grâce aux capacités de l’État et à la vigilance permanente de l’armée », souligne Nadji. En revanche, « côté nigérien, il existe des vulnérabilités liées à des infiltrations et à une fragilité sécuritaire persistante ». Dans cette optique, Niamey chercherait « un partenaire sécuritaire crédible ». Mais l’approche ne serait pas uniquement militaire. L’analyste reprend une équation qu’il juge fondamentale : « La stabilité sécuritaire passe par l’intégration économique. » Autrement dit, transformer les zones frontalières sensibles en espaces d’échanges commerciaux, développer le commerce bilatéral et créer des zones franches pourront permettre de réduire les tensions. «Une région perçue aujourd’hui sous l’angle sécuritaire peut devenir demain un espace économique structurant », insiste-t-il.
Enfin, le retrait annoncé de forces étrangères du Niger rebat les cartes sécuritaires.
Dans ce nouveau contexte, Niamey « cherche un partenaire fiable pour lutter contre le terrorisme, l’immigration irrégulière et renforcer le développement des zones frontalières ».
La visite présidentielle à Alger apparaît ainsi comme un moment charnière. Entre sécurité, énergie, logistique et souveraineté régionale, elle pourrait redéfinir la relation bilatérale sur des bases stratégiques durables. Dans un Sahel en recomposition accélérée, Alger et Niamey semblent vouloir substituer à la gestion de crise une logique d’intégration et de coordination. Une évolution qui dépasse le cadre strictement bilatéral et qui pourrait peser sur l’équilibre régional dans les mois à venir.
G. Salah Eddine
