Visite de Nuñez à Alger : Vers la Reprise du dialogue ?

Lors de l’émission « L’échiquier international » diffusée lundi soir sur la chaîne de télévision AL24 News, des experts ont déclaré que les relations algéro-françaises sont entrées dans une phase de redéfinition stratégique et qu’il ne s’agit plus d’une simple tension diplomatique, mais d’un moment charnière.
Les relations entre l’Algérie et la France, c’est un peu comme une vieille série qui refuse de s’arrêter. Chaque saison promet un reboot. Chaque épisode ramène les mêmes tensions, les mêmes maladresses, les mêmes calculs politiques. Mais parfois, un détail change le scénario. La visite récente de Laurent Nuñez à Alger fait partie de ces moments où tout le monde scrute le moindre geste, le moindre mot, comme si l’avenir stratégique de la Méditerranée se jouait dans un simple échange protocolaire.
Certains médias français ont choisi le dramatique. « Mission impossible ? » « Visite de la dernière chance ? » Le storytelling est facile. Il vend. Il dramatise. Il simplifie. D’autres ont préféré parler d’un possible « signal de réchauffement ». La vérité est plus subtile. On n’est ni dans le blockbuster diplomatique ni dans la rupture définitive. On est dans une phase de recalibrage.

Un « prodrome » plutôt qu’un tournant
Pour Saâd Lanani, député des Algériens établis à l’étranger, l’analyse doit rester mesurée. Il refuse les lectures excessives et parle d’un processus embryonnaire. Selon lui, cette visite « correspond à probablement à ce qu’on peut appeler un prodrome d’une amélioration des relations ».
Le terme est révélateur. Il ne s’agit ni d’un rétablissement complet ni d’un basculement stratégique. Il s’agit d’un signe précurseur, d’un indice.
Lanani rappelle que le style compte en diplomatie. Il souligne que « monsieur Laurent Nuñez, quand il a pris ses fonctions de ministre de l’Intérieur, avait prononcé des déclarations plutôt favorables contrairement à son prédécesseur qui menait une politique dure et agressive à l’encontre de l’Algérie ». Ce contraste est central. La crispation des derniers mois ne s’est pas construite dans l’abstraction, mais à travers des déclarations répétées, des postures assumées, une rhétorique de confrontation.
Dans cette perspective, la visite de Nuñez pourrait «éventuellement s’inscrire dans le droit chemin de la visite de madame Ségolène Royal et peut-être une ouverture pour l’amélioration et l’apaisement des relations ». Autrement dit, elle ne vaut que si elle s’inscrit dans une cohérence politique plus large. Sans continuité, elle restera un geste isolé.

Retour à la raison
Nacer Khabat, secrétaire général du Mouvement des Algériens de France, adopte un ton plus tranché. Pour lui, cette visite marque « un retour finalement à la sagesse, à la sagesse d’un pays qui retrouve peut-être un peu la raison ». Le diagnostic est sévère. Il estime que « depuis plusieurs mois, la France dans sa politique suicidaire va dans une impasse, une impasse certaine ». Le mot « suicidaire » n’est pas anodin. Il traduit l’idée d’une stratégie française influencée par des considérations internes, notamment partisanes, au détriment d’une lecture lucide des équilibres régionaux.
Selon Khabat, la condition de toute amélioration est limpide : « Une relation de respect des souverainetés, une relation du respect de l’Algérie souveraine. » Il insiste : « C’est sur ce postulat-là et uniquement sur ce postulat que la diplomatie et la politique française trouvera une issue favorable à une relation apaisée, une relation gagnant-gagnant entre deux pays souverains. » La souveraineté est devenue l’axe structurant de la posture algérienne. Toute interaction bilatérale est désormais évaluée à travers ce prisme.
La dégradation la plus nette des relations est située, par Khabat, en juillet 2024. Lorsque le président Emmanuel Macron a exprimé un soutien explicite à la position marocaine sur le Sahara occidental, Alger a considéré qu’un cap était franchi. Khabat rappelle que « d’une manière unilatérale, la France à travers la voix du Président Macron avait déclaré d’une manière complètement fallacieuse et contradictoire aux principes et aux chartes des Nations unies que la marocanité sur le Sahara occidental était quelque chose de positif ». Pour Alger, cette déclaration constituait une rupture avec le principe de neutralité affiché jusque-là par Paris sur ce dossier sensible.
Il parle même d’un « point de non-retour » et d’une « ligne rouge » dénoncée « à juste titre » par l’Algérie au nom de ses principes fondamentaux. Le Sahara occidental n’est pas un simple différend régional. Il engage la cohérence doctrinale de la politique étrangère algérienne, fondée sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le respect des résolutions onusiennes.

Une relation à reconstruire
Khabat va plus loin. Il estime qu’il ne s’agit pas de revenir au statu quo ante. « Pour construire une relation, il faut des décennies. Pour détruire une relation, il faut quelques mots, quelques dérapages volontaires », affirme-t-il, évoquant implicitement les déclarations répétées du prédécesseur de Nunez.
Mais surtout, il questionne la nature même de la relation passée : « Je ne suis pas convaincu que la relation du passé entre la France et l’Algérie était la bonne relation. »
Cette phrase est essentielle. Elle suggère que la crise actuelle n’est pas un accident, mais le révélateur d’un déséquilibre plus ancien. L’Algérie d’aujourd’hui, explique-t-il, « se redéfinit dans un espace africain, dans un espace mondial », assumant pleinement ses « volontés politiques et stratégiques ». Il ajoute : « La France n’a pas pu assumer cette Algérie souveraine, cette Algérie qui trouve sa voix, la voix du développement économique, social et politique. » La mutation est là. L’Algérie ne se positionne plus dans une relation bilatérale exclusive. Elle se projette en Afrique, consolide son rôle au Sahel, renforce ses partenariats énergétiques et sécuritaires. Khabat le rappelle clairement : « La France sait très bien que l’Algérie est une porte ouverte sur l’Afrique, sur le point de vue sécuritaire, on le rappelle encore au Sahel, sur le point de vue du développement économique sur le continent africain. » Un autre facteur pèse sur la relation : la scène politique intérieure française. Khabat dénonce « les petites guéguerres internes » et les « gesticulations des partis politiques d’extrême droite ».
Cette instrumentalisation du dossier algérien dans le débat politique français fragilise toute tentative de normalisation. Lorsque la politique étrangère devient un outil de compétition électorale, la cohérence stratégique s’effrite.

L’émancipation économique
Au-delà des tensions diplomatiques récentes, c’est une transformation plus profonde qui reconfigure la relation entre l’Algérie et la France : l’émancipation économique accélérée d’Alger.
Pour Saâd Lanani, député des Algériens établis à l’étranger, le débat franco-algérien est trop souvent pollué par des postures internes françaises qui entravent toute lecture stratégique sérieuse. Il affirme sans détour :
« Contrairement à ce que certaines classes politiques françaises disent et répètent à chaque fois, ce sont bien ces milieux-là qui usent et utilisent la rente mémorielle pour saborder les relations entre l’Algérie et la France. »
Le concept de « rente mémorielle » est ici central. Il désigne l’instrumentalisation récurrente de l’histoire coloniale dans le débat politique français, non pour apaiser ou construire, mais pour polariser. Selon Lanani, cette stratégie finit par se retourner contre Paris elle-même.
Car pendant que le débat français s’enlise dans les querelles identitaires, l’Algérie avance.
Lanani insiste sur une « émancipation économique extraordinaire ». Il cite des projets structurants, notamment le développement de Gara Djebilet et le futur gazoduc transsaharien reliant l’Algérie au Niger. Ces initiatives ne sont pas de simples projets industriels. Elles traduisent une projection stratégique vers l’Afrique subsaharienne et un repositionnement énergétique majeur.
Il souligne : « On voit bien que l’Algérie est en train d’évoluer et elle a des partenaires qui sont solides. »
Cette diversification est un fait géopolitique. L’Algérie renforce ses liens avec plusieurs capitales européennes, notamment de l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne, dans des domaines clés comme l’énergie, l’industrie et la sécurité.
Le message implicite est clair : la France n’est plus l’unique interlocuteur privilégié.

La France, « perdant numéro 1 »
Lanani ne cache pas son regret. Il rappelle que la communauté algérienne en France espérait une dynamique constructive :
« En France, la communauté algérienne souhaitait que la France ait des relations cordiales avec la règle du win-win, le gagnant-gagnant. » Mais il tranche :
« Malheureusement, la France actuellement est le perdant numéro 1 de cette détérioration des relations. »
L’expression est forte. Elle renverse la perspective classique qui présente souvent Alger comme dépendante économiquement. Selon cette lecture, la perte d’accès aux marchés algériens, dans un contexte de redéploiement économique d’Alger, constitue un manque à gagner stratégique pour Paris.
Lanani va plus loin : « On voit bien que les marchés que la France perd régulièrement en Algérie, ce sont des marchés colossaux qui peuvent en partie résoudre quelques problèmes économiques en France. »
Dans un contexte européen marqué par la stagnation industrielle et les tensions énergétiques, cette remarque prend une dimension concrète.
De plus, M. Lanani insiste enfin sur la trajectoire continentale d’Alger : « Actuellement, l’Algérie est en bonne voie, en bonne marche. Elle est en train d’évoluer de façon extraordinaire sur le plan africain. »
Il rappelle que l’Algérie est aujourd’hui considérée comme «la troisième force économique d’Afrique ». Au-delà du classement, c’est l’image d’un pays pivot qui s’impose : sécurité au Sahel, corridors énergétiques, diplomatie africaine active. Dans cette configuration, les relations franco-algériennes ne peuvent plus être pensées dans un schéma ancien. Elles doivent s’inscrire dans une logique multipolaire, où Alger choisit ses partenariats en fonction d’intérêts stratégiques assumés.

Le vrai tournant
On ne parle pas d’un simple accrochage diplomatique entre l’Algérie et la France. On parle d’un changement de logiciel. Pendant longtemps, la relation a tenu sur un équilibre fragile : interdépendance économique, mémoire lourde, proximité humaine… mais asymétrie politique. Aujourd’hui, cet équilibre glisse.
Quand Alger parle de « ligne rouge » ou de « point de non-retour », ce n’est pas du théâtre. C’est une posture stratégique. Le soutien d’Emmanuel Macron à la position marocaine sur le Sahara occidental a été interprété comme un signal structurant. Pas comme une simple phrase.
Et pendant que le débat s’agite, l’Algérie avance. Partenariats renforcés avec l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne. Diversification énergétique. Repositionnement africain. Moins d’émotion, plus de stratégie.
Le vrai sujet n’est pas de savoir si la relation va se détendre. Le vrai sujet, c’est ça : la France est-elle prête à traiter l’Algérie comme un acteur stratégique autonome, d’égal à égal ?
Parce que le temps diplomatique ne fonctionne pas à la polémique du jour. Les déclarations passent. Les réorientations, elles, durent des décennies. Et une chose est sûre : Alger ne mettra pas son agenda en pause pour attendre Paris.
G. Salah Eddine

ALGER 16 DZ

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