M. Bilal Omrane, chercheur et professeur d’histoire à l’Université de Blida 2, à Alger16 : «La jeunesse algérienne aujourd’hui est consciente des crimes commis par le colonisateur français»

À l’occasion du 81ᵉ anniversaire des massacres du 8 Mai 1945, qui demeurent une étape charnière de l’histoire moderne de l’Algérie et un symbole des souffrances d’un peuple en quête de liberté et d’indépendance, M. Bilal Omrane, chercheur et professeur d’histoire à l’Université de Blida 2, a accepté de répondre aux questions d’Alger16 dans un entretien où il en fait une analyse en tant que spécialiste.

Entretien réalisé par Amira Benhizia

ALGER16 : Alors que la France célébrait la victoire contre la tyrannie nazie, elle pratiquait une forme de tyrannie coloniale en Algérie. Comment expliquer cette contradiction flagrante dans la conception de la liberté au sein de l’administration française à l’époque ?
M. Bilal Omrane : Si nous évoquons les événements des massacres du 8 Mai 1945, qui ont coïncidé avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces manifestations ne sont pas nées du hasard ou du vide. Les Algériens sont sortis, à l’instar des peuples libres du monde, pour célébrer la fin de la guerre, mais ils étaient également animés par l’espoir que la France tiendrait ses promesses.
La France avait promis aux Algériens de leur accorder la liberté et l’indépendance en échange de leur participation et de leur soutien pendant la guerre, ce qui a conduit le peuple algérien à aspirer à une nouvelle aube de dignité et de liberté. Cependant, la réalité fut tout autre.
Au moment où les Français célébraient leur victoire sur ce qu’ils appelaient la tyrannie nazie, la France exerçait en Algérie les formes les plus atroces de domination et de colonialisme, commettant des crimes encore plus cruels et violents à l’encontre d’un peuple désarmé, qui ne réclamait pourtant que son droit légitime à la liberté.

De nombreux historiens qualifient les massacres du 8 Mai 1945 de « tournant décisif » dans l’histoire de l’Algérie. Pourquoi cette date précise revêt-elle une importance supérieure aux soulèvements qui l’ont précédée ?
Si l’on remonte à l’année 1945, celle-ci est considérée comme une année charnière dans l’histoire de la résistance algérienne, marquée par de graves crimes coloniaux, dont notamment le massacre d’Oulad Riah, qui a révélé le véritable visage du colonialisme français.
Dès cette période, les Algériens ont compris qu’il n’y avait pas de véritable possibilité de dialogue avec la France ni de solution politique viable dans le cadre d’une colonisation fondée sur la répression et l’extermination. Ainsi s’est ancrée dans la conscience collective du peuple algérien la certitude que ce qui est pris par la force ne peut être récupéré que par la force.
Par ailleurs, les événements de 1945 ont contribué à l’unification des Algériens : les différentes composantes de la société se sont fondues dans une même réalité et ont partagé un destin commun, convaincues que la présence française en Algérie ne prendrait pas fin par des promesses ou des négociations, mais uniquement par la résistance armée et la lutte.

Dans quelle mesure peut-on considérer ces massacres comme « l’acte de naissance de la Révolution de libération» ? Et comment ces événements ont-ils modifié les convictions des dirigeants du Mouvement national, notamment ceux qui croyaient à la lutte pacifique et aux réformes ?
On ne peut pas dire que la lutte pacifique ou la voie réformiste se soit arrêtée immédiatement après les massacres du 8 Mai 1945, pas plus qu’on ne peut affirmer que les convictions du Mouvement national et des partis politiques aient changé de manière brutale.
En effet, certaines tendances politiques ont poursuivi leur démarche réformiste, à l’image de l’Association des oulémas musulmans algériens, qui a continué son projet éducatif et religieux. De même, plusieurs dirigeants politiques ont maintenu le recours à l’action diplomatique et pacifique, que ce soit pour exercer une pression sur la France ou pour gagner la sympathie de l’opinion publique internationale.
Cependant, les événements du 8 Mai 1945 ont surtout constitué une profonde rupture dans la conscience du peuple algérien, davantage qu’un basculement immédiat au sein des élites politiques. Une partie de la population croyait encore que la France pourrait tenir ses promesses et accorder l’indépendance à l’Algérie, mais les massacres ont brisé cet espoir et renforcé la conviction que l’indépendance ne pouvait être arrachée que par la force.
Du côté du Mouvement national, la réaction coloniale française fut sévère et rapide : de nombreux partis furent dissous, des journaux fermés, des biens confisqués et des dirigeants politiques ciblés. Cela a accentué les tensions et poussé de nombreux militants à considérer la nécessité de passer à une phase plus radicale de confrontation avec le colonialisme.
Ainsi, ces événements n’ont pas mis fin à l’action politique pacifique, mais ils ont accéléré la transition vers l’option de la lutte armée et ont ouvert la voie à ce qui deviendra plus tard une révolution globale.

Comment le sang des victimes à Sétif, Guelma et Kherrata a-t-il contribué à forger une légitimité populaire unifiée, dépassant les divergences politiques entre les différents courants et partis algériens de l’époque ?
Les manifestations et les massacres du 8 Mai 1945, qui ont éclaté à Sétif, Guelma et Kherrata, et dont les répercussions se sont étendues à de nombreuses villes, villages et zones rurales à travers le pays, ont constitué un moment charnière dans l’histoire de l’Algérie.
Malgré le caractère tragique et sanglant de ces événements, ils ont représenté un tournant majeur et le début d’une nouvelle phase dans la conscience nationale algérienne. Ces massacres ont contribué à rapprocher les visions des différents courants et partis politiques, qui ont fini par converger vers une conviction commune : on ne pouvait mettre fin au colonialisme français qu’à travers une option de résistance radicale.
Ainsi s’est progressivement imposée l’idée que l’expulsion de la France d’Algérie ne se ferait ni par des promesses ni par des réformes, mais par la lutte armée et le recours à la force face à un colonialisme brutal, qui a prouvé par l’expérience qu’il ne répondait qu’à la logique de la violence.

Comment ces massacres ont-ils influencé la nouvelle génération de militants, tels que Mostefa Ben Boulaïd, Mohamed Boudiaf et Larbi Ben M’hidi ?
La période ayant suivi les massacres du 8 Mai 1945 a constitué un terrain décisif pour l’émergence d’une nouvelle génération de militants, qui seront plus tard connus comme les dirigeants de la Révolution de libération.
Des figures telles que Larbi Ben M’hidi, Mostefa Ben Boulaïd et d’autres symboles de la lutte comprenaient que le colonialisme français ne pouvait être affronté qu’à travers une nouvelle étape d’organisation et de préparation, loin des solutions pacifiques qui avaient démontré leurs limites. Ces militants attendaient le moment opportun pour concrétiser cette transformation, en procédant à une préparation structurée et à la reconstruction des outils de lutte, en s’appuyant sur l’expérience du peuple, sur ses souffrances et même sur les méthodes de répression utilisées par le colonisateur, mais dans le cadre d’une résistance organisée et ciblée.
Par ailleurs, les événements de 1945 ont contribué à créer une large base populaire et consciente, de plus en plus convaincue de la nécessité d’un changement radical. Ainsi, les dirigeants du Mouvement national, aux côtés des nouveaux militants, ont trouvé dans cette prise de conscience populaire un fondement essentiel pour l’ouverture d’une nouvelle phase de lutte, marquée par le passage de la revendication à l’action et de la politique à la lutte armée. Cette période a ainsi constitué la véritable préparation au déclenchement de la glorieuse Révolution de libération, qui allait éclater plus tard comme une option inévitable face à l’impasse de toutes les autres voies.

Malgré la gravité des faits, la France continue de qualifier ces événements de « faits » ou de « tragédie » plutôt que de « crime ». Comment expliquer cette hésitation terminologique, malgré l’existence d’indices de violation du droit international à l’époque ?
La France continue de qualifier, et continuera de qualifier, ces faits d’événements, de manifestations et de tragédie, car, comme nous l’avons dit, la France ne se jugera pas elle-même pour se sanctionner devant le droit international et devant la Cour internationale de justice.
Comme elle a éludé les événements de 1945, elle élude également ses massacres contre les tribus de l’Aurès et d’autres tribus algériennes. De même, elle élude le meurtre d’au moins un million et demi de martyrs algériens. Elle élude aussi les explosions nucléaires de Reggane, dont les effets demeurent visibles jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, la France ne se jugera pas elle-même et ne témoignera pas contre elle-même en reconnaissant qu’elle a commis des crimes atroces et des exécutions sordides en Algérie.

La reconnaissance suffit-elle ou les excuses officielles demeurent-elles une nécessité morale et historique ?
On peut dire que le sujet se situe aujourd’hui à deux niveaux fondamentaux de responsabilité historique.
Le premier niveau est celui de l’accusation pénale, liée à des crimes pouvant être qualifiés de crimes de génocide lors des massacres du 8 Mai 1945, en raison des milliers de victimes tombées en très peu de temps.
Le deuxième niveau est celui de la responsabilité morale et historique, qui impose à la France de reconnaître la gravité de ces crimes, de ne pas se limiter au silence ou à la justification, mais d’aller plus loin vers une reconnaissance officielle, des excuses et, éventuellement, une forme de réparation pour une partie des souffrances subies par les victimes et leurs familles.
Dans le même contexte, des efforts soutenus ont émergé ces dernières années pour rouvrir le dossier de la mémoire entre l’Algérie et la France, notamment à travers la Commission mixte sur la mémoire algéro-française, installée en 2021, qui vise à encourager une reconnaissance historique claire des crimes coloniaux et à instaurer une approche plus transparente dans le traitement de ce dossier sensible.
Ainsi, la question de la mémoire coloniale demeure l’un des dossiers les plus sensibles et les plus complexes, à la croisée des dimensions juridique, morale et politique, où l’exigence de reconnaissance et d’excuses reste au cœur d’un débat historique toujours en cours.

Comment la jeunesse algérienne peut-elle aujourd’hui transformer la commémoration du 8 Mai 1945 d’une simple occasion symbolique ou d’un jour de deuil en une énergie positive contribuant à renforcer la citoyenneté active et à construire l’État ?
La jeunesse algérienne d’aujourd’hui est pleinement consciente de l’ampleur et de la gravité de ce qu’a commis le colonisateur français. À travers les activités de jeunesse, ainsi que le programme des « Jeunes ambassadeurs de la mémoire », encadré par le Conseil supérieur de la jeunesse, ces jeunes s’emploient à revisiter et à représenter l’histoire algérienne, notamment celle de la Révolution de libération, sous une forme numérique et moderne, afin de la rendre accessible à toutes les catégories et couches de la société algérienne.
Cependant, ces jeunes doivent aussi être fiers des sacrifices immenses consentis par leurs pères et leurs grands-pères, grâce auxquels nous vivons aujourd’hui dans la liberté et l’indépendance.
Dans ce cadre, il est important d’encourager la jeunesse à s’engager dans la production cinématographique et audiovisuelle, en mettant en scène et en reconstruisant ces événements sous forme de films documentaires et de reportages, afin de les transmettre et de les immortaliser pour les générations futures.
A. B.

ALGER 16 DZ

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