Professeur Ali Cheknane, enseignant-chercheur et expert en énergies renouvelables et transition énergétique, à Alger 16 : «L’électricité décarbonée devient le pilier essentiel de notre futur»

Les énergies renouvelables, avec l’énergie solaire en tête de file, sont considérées comme la pierre angulaire de l’avenir énergétique mondial, offrant des solutions propres et durables, pour réduire la pollution et répondre à une demande croissante. À cet égard, l’Algérie dispose d’atouts exceptionnels, qui la placent à l’avant-garde des nations capables de mener cette transition, grâce à son vaste territoire et au fort ensoleillement dont bénéficie le Sahara.
Comme l’examen de cette question cruciale exige une expertise approfondie, tant sur le plan théorique que pratique, nous avons eu le privilège de mener un entretien passionnant avec M. Ali Cheknane, enseignant-chercheur et expert en énergies renouvelables et transition énergétique. Il nous livre un panorama précis de la situation et aborde, en détail, l’état actuel, ainsi que les perspectives d’avenir de l’énergie solaire et des énergies renouvelables.

Entretien réalisé par Abir Menasria

Alger16 : Avant d’aborder le sujet des énergies, permettez-nous de les présenter aux lecteurs, ainsi que leur types, en terme généraux ?
Pr. Ali Cheknane :
À l’opposé des ressources énergétiques d’origine fossile (hydrocarbures, charbon), dont les gisements s’amenuisent de manière irréversible, les sources dites renouvelables exploitent des phénomènes naturels perpétuels à l’échelle de l’histoire humaine. Elles capturent ainsi l’énergie issue du rayonnement solaire, des courants d’air, des mouvements aquatiques ou de la thermique terrestre. Leur grand avantage réside dans leur faible impact environnemental : leur exploitation émet très peu ou pas de gaz à effet de serre, lors de la production d’électricité ou de chaleur. On distingue généralement 5 grandes familles d’énergies renouvelables :
L’énergie solaire, l’énergie éolienne, l’énergiehydraulique (ou hydroélectricité), la géothermie et la biomasse.

Pourquoi les énergies renouvelables sont le meilleur pari de l’Afrique ; et est-ce que c’est le meilleur pour l’Algérie ?
Grâce à la richesse et à la variété de ses ressources naturelles, le continent africain dispose de tous les atouts pour devenir le moteur de la transition écologique globale. Pourtant, le contraste entre ce potentiel brut et son déploiement effectif reste saisissant :

  • Solaire : Alors que le continent capte 60% du meilleur rayonnement solaire mondial – notamment au Sahara, dans le Sahel, dans la Corne de l’Afrique et au sud du continent -, il abrite à peine 1 à 2% du parc photovoltaïque global.
  • Éolien : Les littoraux d’Afrique du Nord, la pointe australe et la Vallée du Rift bénéficient de régimes de vents stables et puissants, propices au développement de parcs Onshore et Offshore.
  • Hydroélectricité : Seule une fraction (environ 10 à 11%) de l’immense potentiel hydraulique africain est valorisée, l’essentiel des capacités se concentrant dans les bassins du fleuve Congo, ainsi qu’en Afrique de l’Ouest et de l’Est.
  • Géothermie : La zone Afrique de l’Est (Vallée du Rift) tire profit d’une activité sous-terraine intense. Le Kenya s’impose déjà comme un pionnier international en tirant une grande part de son électricité propre de cette source.
    Au-delà des enjeux climatiques, l’essor des énergies propres constitue un levier prioritaire de développement humain et économique. À l’heure actuelle, près de 600 millions d’Africains (soit 40% de la population) n’ont toujours pas accès à une électricité fiable.Pour résorber ce déficit énergétique, il est primordial de combiner des réformes-cadres, à l’échelle locale, et de mobiliser massivement des capitaux mixtes, à la fois publics et privés.
    Grâce au niveau d’irradiation exceptionnel de son territoire saharien, qui cumule près de 3.900 heures de soleil annuelles, l’Algérie bénéficie de ressources exceptionnelles en énergie solaire. Sur le plan théorique, cette capacité énergétique est suffisante pour alimenter massivement le marché local, ainsi que l’Europe méridionale. Contrairement à d’autres États du continent, impulsés par des crises d’approvisionnement urgentes, le pays – fort d’un taux d’accès à l’électricité d’environ 99% garanti par le gaz naturel – s’inscrit désormais dans une transition proactive visant un positionnement stratégique en Afrique du Nord et dans le Bassin méditerranéen.
    Face à la demande énergétique nationale croissante (essor industriel et démographique), la substitution du gaz par le solaire dans le mix électrique interne permet d’affranchir d’importants volumes d’hydrocarbures. Ce gaz préservé peut ensuite être valorisé à l’exportation sur les marchés internationaux. À terme, la combinaison de cette ressource solaire, de l’infrastructure de transport gazière existante et de la proximité géographique placent l’Algérie comme un acteur clé pour la fourniture d’hydrogène vert vers le continent européen, en quête de décarbonation.

L’énergie solaire, peut-elle mettre fin aux fréquentes coupures d’électricité dans les foyers africains et algériens (surtout avec la forte utilisation des climatiseurs pendant l’été) ?
Je peux dire que l’énergie solaire peut stopper les coupures estivales, à condition de combiner l’injection solaire sur le réseau la journée et un stockage par batterie (ou un appoint gaz/hydro), pour la nuit. Pour un foyer particulier, installer des panneaux solaires en autoconsommation permet déjà de faire tourner ses climatiseurs toute la journée gratuitement et sans risque de coupure de courant.

Si nous passons à l’énergie solaire, la facture d’électricité payée par le citoyen va-t-elle baisser ?
Oui, votre facture Sonelgaz baissera très nettement, mais l’impact dépend directement de votre niveau de consommation et de la façon dont est conçu le tarif progressif de Sonelgaz en Algérie. On sait bien que Sonelgaz applique un tarif progressif par tranches trimestrielles (Code 54M). A rappeler que le code tarifaire client ménage 54M correspond à la consommation trimestrielle des clients ménages, qui est divisée en 4 tranches, où chaque tranche correspond à un intervalle de consommation, avec un tarif adapté. En été, avec la climatisation, la plupart des foyers basculent massivement dans les tranches 3 et 4, là où le prix du kWh et la TVA explosent. Par conséquent, en produisant votre propre électricité pendant la journée, vous supprimez, d’abord vos kWh les plus chers (ceux des tranches 3 et 4). Vous repassez ainsi dans les tranches «sociales» 1 et 2, ce qui réduit considérablement le montant global de votre facture trimestrielle. En résumé, en passant au solaire, votre facture Sonelgaz va chuter de manière spectaculaire, en particulier en été, où la climatisation vous fait payer le prix fort. Vous payez moins de kWh chers et évitez d’être pénalisé par le système de tranches.

Quelles sont les raisons qui empêchent l’installation généralisée de panneaux solaires en Algérie et en Afrique. Le problème réside-t-il dans leur prix élevé ou existe-t-il d’autres raisons ?
Le prix d’achat des panneaux photovoltaïques n’est plus le principal obstacle aujourd’hui.Le coût des modules solaires s’est effondré au niveau mondial (chute de plus de 80% en dix ans), générant un volume d’importation sans précédent vers le continent africain et l’Algérie. Toutefois, les approches énergétiques restent très diverses en Afrique, chaque État adaptant sa feuille de route à sa santé financière, à son taux d’électrification et à la solidité de son infrastructure électrique.

L’État algérien a-t-il entrepris des projets ou réalisé des infrastructures dans ce domaine ?
Dans ce paysage, l’Algérie franchit un cap décisif dans sa mutation énergétique. Soutenu par un engagement public fort, le plan national vise à installer 15 gigawatts à l’horizon 2035. Le passage aux travaux pratiques s’illustre aujourd’hui par la finalisation imminente d’un premier lot de 3.200 MW, marquant le début de l’intégration à grande échelle de l’énergie solaire au sein du réseau électrique national.

Quels sont les défis des énergies renouvelables, dans le monde , en Afrique, et en Algérie surtout ?
L’essor des énergies propres (comme le solaire, l’éolien ou l’hydraulique) se heurte à des freins contrastés selon l’échelle territoriale observée, allant des blocages techniques globaux aux réalités financières et structurelles propres au continent africain.
À l’échelle internationale, les principaux obstacles sont d’ordre industriel et technologique :

  • L’intermittence et la gestion du stockage des ressources.
  • La dépendance aux matières premières : la production des équipements (batteries, turbines, modules photovoltaïques) requiert un volume massif de métaux stratégiques (cuivre, lithium, terres rares, cobalt), générant une forte vulnérabilité vis-à-vis des pays producteurs et raffineurs.
  • L’obsolescence des infrastructures de transport d’électricité : élaborés à l’origine pour un modèle centralisé (thermique ou gazeux), les réseaux actuels doivent se transformer en systèmes intelligents (Smart Grids) et solliciter de lourds financements, pour accueillir une production désormais atomisée.
    En Afrique, les défis se concentrent avant tout sur l’attraction des capitaux et le développement d’infrastructures de base adaptées.

Quelle est le rôle de l’université dans la transition énergétique ?
L’université joue un rôle de catalyseur majeur dans la transition énergétique. Loin de se cantonner aux cours magistraux, le milieu universitaire s’impose comme le cœur battant de la transition énergétique. En tant qu’institution, l’université possède une structure unique capable de fermer la boucle entre la théorie, l’expérimentation, l’application et le transfert de technologies.
L’université crée la connaissance scientifique, forme les experts capables de la déployer, la teste sur ses propres campus et conseille la société dans son ensemble, à travers trois actions clés.

  • Concevoir les solutions de demain : Dans les laboratoires de recherche, les chercheurs mettent au point les outils du futur. Leurs travaux portent, notamment sur l’amélioration des énergies renouvelables, la maîtrise de l’hydrogène vert, le stockage de l’électricité et le captage du CO₂.
  • Préparer les professionnels du secteur : Relever le défi climatique exige de nouvelles compétences. Les établissements universitaires adaptent leurs parcours en intégrant le génie énergétique, la finance durable, le droit environnemental, la gestion des réseaux intelligents ou encore les systèmes de stockage d’énergie.
    Surtout, ils croisent les disciplines – en mêlant ingénierie, économie et sociologie -, pour former des profils complets.
  • Guider les choix des décideurs : Grâce à leur indépendance scientifique, les universités éclairent les entreprises et les pouvoirs publics. Elles élaborent des simulations de trajectoires énergétiques, mesurent l’impact réel des politiques écologiques et aident les citoyens, comme les collectivités, à mieux comprendre les enjeux de cette transformation.

A. Menasria

ALGER 16 DZ

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