Le ministre français de l’Intérieur demain à Alger : Entre réalisme économique et test diplomatique

Les relations entre la France et l’Algérie sont souvent comparées aux «montagnes russes». En effet, après dix-huit mois de crispations, de communiqués et de phrases millimétrées, voilà que le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, s’apprête enfin à atterrir à Alger demain. Une visite annoncée, reportée, reconfigurée cruciale, mais surtout bien réelle.

L’invitation venait de son homologue algérien, Saïd Sayoud, en novembre dernier. Sur le papier, un déplacement technique. Dans les faits, un champ de mines politique.
À Paris, la droite et l’extrême droite ont instrumentalisé la relation bilatérale, transformant chaque geste diplomatique en test d’autorité. Dans ce climat, Laurent Nuñez avait choisi la posture conditionnelle. Pas de voyage sans garanties. Pas de déplacement sans signaux préalables. Le ton était ferme, presque martial sur certains plateaux.
Et puis, soudainement, le registre a changé.
Mardi dernier, sur BFMTV — dont le propriétaire milliardaire Rodolphe Saadé avait été reçu en juin dernier par le président Abdelmadjid Tebboune — le ministre français a affiché une tonalité nettement plus mesurée. « Mon invitation est toujours en cours. J’y répondrai. Nous travaillons aux conditions de cette visite. » Une déclaration concise, sans préalable affiché ni posture d’ultimatum.
Ce glissement n’est pas anodin. En diplomatie, les mots sont des instruments chirurgicaux. Passer de l’exigence publique à la coordination technique, c’est signaler que le bras de fer laisse place à la négociation. « Travailler aux conditions de la visite » ne signifie pas poser des conditions politiques. Cela renvoie à l’architecture protocolaire : qui rencontre qui, dans quel format, avec quel niveau hiérarchique, autour de quels dossiers. Bref, le langage classique des chancelleries quand la tension redescend d’un cran. La question demeure : cette visite peut-elle relancer la dynamique amorcée en avril 2025 par Jean-Noël Barrot ? À l’époque, un frémissement diplomatique s’était dessiné avant d’être brutalement interrompu par l’arrestation d’un agent consulaire algérien à Paris.
L’incident avait ravivé les réflexes de défiance. Depuis, les échanges sécuritaires ont repris, selon les propres mots de Nuñez. C’est un indicateur clé. Dans la relation franco-algérienne, la coopération sécuritaire agit souvent comme un baromètre réel de la confiance. Quand elle fonctionne, le dialogue politique peut respirer. Quand elle se grippe, tout se fige.

La tentation du réalisme
Ce réajustement de la posture française ne relève pas du hasard. Il s’explique d’abord par une pression croissante du patronat, mais aussi par une partie de la classe politique française peu encline à transformer la relation avec l’Algérie en levier électoral permanent. L’opinion publique elle-même commence à mesurer les risques d’une polarisation excessive sur un dossier aussi structurant. La récente visite à Alger de Ségolène Royal, présidente de l’association d’amitié France–Algérie, s’inscrit dans ce contexte. Reçue par le président Abdelmadjid Tebboune, ainsi que par plusieurs responsables gouvernementaux et acteurs économiques, elle a porté un message clair : celui du respect mutuel comme fondement incontournable de toute relance durable.
Une formule simple, mais qui, dans le climat actuel, prend une portée politique significative. Le signal est également venu du monde des affaires. Le président de la chambre de commerce et d’industrie algéro-française, Michel Bisac, a averti sans détour que la France pourrait perdre des parts importantes du marché algérien si les responsables politiques persistaient dans une logique de postures diplomatiques rigides. Dans la même dynamique, le Mouvement des entreprises de France (MEDEF) envisage l’envoi prochain d’une mission d’entreprises en Algérie. La lecture sur ce point est simple. C’est la preuve que les milieux économiques entendent préserver, voire renforcer, leur ancrage dans un marché jugé stratégique. Pour Paris, le déplacement de Laurent Nuñez traduit ainsi un ajustement pragmatique. Une rupture prolongée avec Alger aurait des conséquences bien au-delà du champ symbolique. La coopération en matière de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et les flux migratoires demeure essentielle. Mais l’équation ne se limite pas à la sécurité.
L’Algérie traverse une phase de mutation économique, avec des perspectives notables dans les secteurs énergétique, agricole et industriel. Pour les entreprises françaises, ces opportunités ne peuvent être négligées. À cela s’ajoute un facteur humain et stratégique : la présence d’une importante communauté algérienne en France, qui confère à la relation bilatérale une dimension sociétale durable.

Une relance scrutée
C’est simple, demain à Alger, la France tentera donc de réactiver un dialogue interrompu, sous le regard attentif des acteurs économiques, mais aussi de ceux qui ont dénoncé, dès l’origine, l’instrumentalisation de la crise dans la perspective de l’élection présidentielle française de 2027. Cette visite pourrait marquer la volonté de Paris de réaffirmer son rôle de partenaire dans un cadre plus équilibré. L’Algérie, de son côté, n’a jamais formulé de conditions explicites, mais ses attentes restent constantes. Elles portent notamment sur la reconnaissance des crimes coloniaux, humains et environnementaux, la restitution des archives et la remise de la cartographie des essais nucléaires français, dont la commémoration a rappelé, hier encore, la profondeur mémorielle de ces dossiers. Ce déplacement sera moins un geste symbolique qu’un test de maturité diplomatique. Les deux capitales savent que leur relation est structurelle. Géographie, histoire, flux humains, enjeux stratégiques les lient durablement. La question n’est pas de savoir si elles peuvent dialoguer, mais comment elles choisissent de le faire.

Une fenêtre étroite
La séquence actuelle ouvre une fenêtre. Pas une réconciliation spectaculaire. Pas une lune de miel. Juste une possibilité de normalisation méthodique, loin des caméras et des postures.
Dans ce type de relation, les grands discours produisent rarement des effets durables. Ce sont les mécanismes techniques, les échanges discrets et la constance qui stabilisent l’édifice.
Laurent Nuñez arrive à Alger avec plus qu’un agenda protocolaire. Il arrive avec un signal. Reste à savoir si ce signal sera transformé en dynamique concrète ou s’il rejoindra la longue liste des occasions manquées entre Paris et Alger.
G. Salah Eddine

ALGER 16 DZ

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