Lors de l’émission « Hadith Al Djazaïr », diffusée lundi soir sur la chaîne de télévision AL24 News, plusieurs experts ont analysé l’implication des Émirats arabes unis dans la crise soudanaise, à la lumière de récents rapports d’enquête et de révélations de médias internationaux. Au cœur des échanges : le soutien apporté aux Forces de soutien rapide (FSR), les réseaux de recrutement et d’acheminement de combattants, ainsi que les intérêts économiques et stratégiques qui placent le Soudan au centre des ambitions régionales d’Abou Dhabi.

Depuis le déclenchement du conflit, en avril 2023, la guerre au Soudan a plongé le pays dans une catastrophe humaine et matérielle majeure. Au cœur des accusations formulées par plusieurs experts et responsables soudanais figure désormais le rôle attribué aux Émirats arabes unis dans le soutien aux Forces de soutien rapide (FSR). Recrutement de combattants étrangers, réseaux logistiques, financement et appui militaire : les intervenants interrogés dressent le portrait d’une implication qui dépasse, selon eux, le simple soutien politique.
La guerre soudanaise ne se joue plus seulement dans les rues de Khartoum, dans les villes du Darfour ou sur les axes stratégiques du Kordofan. Elle se prolonge également au-delà des frontières du pays, à travers des réseaux de financement, de recrutement et d’acheminement de combattants et de matériel militaire.
C’est précisément cette dimension extérieure du conflit qui revient aujourd’hui au centre des débats, alors que le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, présidé par l’Algérie, cherche à renforcer l’implication africaine dans le règlement de la crise soudanaise et à défendre l’unité et la souveraineté du pays.
Plusieurs enquêtes et rapports internationaux ont documenté des éléments concernant le soutien extérieur apporté aux FSR. Le Financial Times a notamment fait état d’un réseau de recrutement, de formation et de transport lié à une entreprise basée aux Émirats arabes unis et impliquant près de 2 000 combattants étrangers. Human Rights Watch a également documenté certains aspects de ces réseaux.
Pour les experts interrogés, ces éléments doivent être replacés dans une stratégie beaucoup plus large.
Une question de souveraineté nationale
Intervenant en premier dans l’émission depuis le Soudan, Mohamed Mohamadou, conseiller médias du Mouvement de libération du Soudan, considère que la question du soutien émirati aux FSR constitue désormais un dossier directement lié à la souveraineté du pays.
« La question des Émirats et de leur soutien aux Forces de soutien rapide n’est pas simplement une question politique ou diplomatique. Il s’agit d’une question qui concerne la souveraineté de l’État, le droit de l’État et l’autorité de l’État soudanais », affirme-t-il. Selon lui, l’implication attribuée à Abou Dhabi ne se limite pas à un soutien politique. Elle s’inscrit dans un dispositif plus large impliquant des combattants étrangers et des moyens logistiques.
L’intervenant évoque, entre autres, les éléments contenus dans des rapports consacrés au conflit soudanais, faisant état de l’utilisation d’avions pour acheminer du matériel, des drones et des combattants étrangers.
Pour Mohamed Mohamadou, cette situation transforme le soutien extérieur aux FSR en «question de sécurité nationale et de sang soudanais ». Il estime également que les avancées militaires de l’armée soudanaise ont profondément modifié le rapport de force sur le terrain. Après avoir repris Khartoum et plusieurs autres villes, les forces gouvernementales poursuivent leurs opérations dans les régions du Darfour et du Kordofan.
Mais derrière les combats, une autre bataille se joue : celle de la souveraineté du Soudan et de sa capacité à empêcher que son territoire devienne le théâtre d’affrontements entre puissances régionales.
Une stratégie qui remonterait à avant la guerre
Pour le Dr Abdellah Abderrahman, chercheur en géoéconomie à l’université de Clermont, en Californie, le dossier doit être analysé bien avant le déclenchement de la guerre, en avril 2023.
« Nous sommes face à des preuves accablantes de l’alimentation d’une guerre qui dure depuis avril 2023. Nous ne sommes pas face à un soutien politique ou économique, mais face à la construction d’un réseau logistique et militaire transfrontalier visant à poursuivre la destruction du pays », affirme-t-il.
Le chercheur situe notamment ses observations dans le contexte de la période ayant suivi la révolution soudanaise de 2018.
Il cite un rapport de l’Atlantic Council publié cette année-là, qui évoquait déjà des divergences entre Abou Dhabi et Le Caire sur l’avenir de l’armée soudanaise. Selon son analyse de ce document, les Émirats défendaient alors une transformation profonde de l’appareil militaire soudanais, tandis que l’Égypte s’opposait à une remise en cause de l’armée régulière.
Pour le chercheur, cette divergence est importante parce qu’elle montre que la question de l’armée soudanaise et de son rôle dans l’État dépasse largement le cadre de la guerre actuelle.
Il insiste : « Nous sommes donc face à des informations anciennes, datant même d’avant le début de la guerre, qui confirment les intentions des Émirats et leurs mauvaises intentions à l’égard de la sécurité nationale soudanaise. »
L’analyse du Dr Abderrahman ne s’arrête pas à la dimension militaire. Il établit un lien direct entre l’expansion économique des Émirats en Afrique et leur capacité à développer des réseaux d’influence.
Selon lui, l’implantation économique permet à certaines puissances de mieux identifier les fragilités sociales et économiques des pays concernés. « L’expansion économique des Émirats en Afrique et peut-être au Soudan leur a permis d’identifier certains points de faiblesse au sein de la structure de la société soudanaise. Ils ont exploité la pauvreté et la nécessité », avance-t-il.
Dans cette lecture, les FSR deviennent un instrument permettant à Abou Dhabi de projeter son influence au Soudan sans engager directement une force militaire conventionnelle.
Le chercheur décrit ainsi les combattants des FSR comme une « force bon marché », capable de servir certains objectifs régionaux à moindre coût humain et politique pour le sponsor extérieur. Cette logique, affirme-t-il, ne serait d’ailleurs pas propre au Soudan.
Le Dr Abderrahman inscrit le dossier soudanais dans une géographie beaucoup plus large de l’influence émiratie.
« Nous parlons du Soudan, mais nous parlons également de la Somalie, de la Libye, de la Syrie et du Yémen. Dans tous ces pays, les Émirats ont joué un rôle négatif», déclare-t-il.
Le chercheur s’appuie également sur les écrits d’Abdelkhaleq Abdallah, présenté comme proche des dirigeants émiratis, notamment son concept phare du « Moment du Golfe ».
Il estime ainsi que la politique régionale menée par Abou Dhabi repose sur une ambition disproportionnée par rapport à ses moyens structurels.
Le Dr Abderrahman termine son intervention par une scène qui, selon lui, illustre l’évolution du regard porté sur les Émirats par une partie de l’opinion soudanaise.
Il revient sur un incident survenu à Londres impliquant le Premier ministre émirati Mohammed ben Rachid Al Maktoum. Alors que celui-ci se trouvait dans les rues de la capitale britannique, un jeune Soudanais l’a interpellé publiquement en dénonçant la politique de son pays.
Des intérêts qui dépassent largement le champ militaire
Pour Samir Bouaissa, professeur de sciences politiques et de relations internationales, le Soudan occupe une place particulière dans la stratégie régionale des Emirats en raison de ses ressources et de sa position géographique.
L’expert établit notamment un lien entre l’expansion économique émiratie en Afrique et les ambitions sécuritaires d’Abou Dhabi. Il évoque le contrôle de plusieurs infrastructures portuaires africaines et dénonce ce qu’il considère comme une instrumentalisation de ces positions à des fins militaires.
« Les passages que les Emirats présentent comme des corridors sécurisés sont utilisés comme des corridors militaires pour faire passer des armes ou des mercenaires », affirme-t-il.
Au-delà des ports, le chercheur pointe également la question de l’or soudanais et, plus largement, l’accès aux ressources naturelles africaines. Selon son analyse, les intérêts économiques et sécuritaires se retrouvent ainsi étroitement imbriqués.
Le volet le plus sensible évoqué par les experts concerne cependant les réseaux de recrutement et de formation de combattants étrangers.
Le Pr Bouaissa cite, entre autres, le cas de la Global Security Services Group, présentée comme une société de sécurité privée impliquée dans la formation de combattants. Il évoque des entraînements portant notamment sur l’utilisation de drones et d’armements modernes.
« Cette société est spécialisée dans la formation des mercenaires et des milices aux équipements militaires modernes, notamment les drones et les missiles à courte portée », explique-t-il.
Selon les éléments évoqués durant l’émission, des combattants sont formés dans plusieurs sites situés aux Emirats notamment à Al Ghayathi et Al Wathba, avant d’être acheminés vers différentes plateformes régionales, puis vers le Soudan.
Anis Boukeider, professeur de sciences politiques et de relations internationales, insiste précisément sur cette dimension logistique. Pour lui, le dossier a franchi un nouveau seuil avec l’apparition d’éléments techniques permettant de relier directement certains réseaux aux Emirats.
« Nous parlons de preuves techniques qui se rattachent directement aux Emirats, sans intermédiaire », affirme-t-il.
Il évoque, entre autres, des données issues du suivi de communications et de téléphones attribués à certains mercenaires, ainsi que des témoignages recueillis auprès de combattants.
Une guerre horrifique
Le témoignage rapporté par le Dr Boukeider donne une dimension particulièrement sombre à ces accusations.
Selon lui, certains mercenaires interrogés ont expliqué avoir participé à différents conflits internationaux avant d’arriver au Soudan. Mais leur expérience de la guerre aurait été profondément bouleversée par ce qu’ils ont vu dans la région du Darfour, notamment à El-Fasher.
« Ils disent avoir connu les guerres en Russie, en Ukraine et dans différentes régions du monde. Mais ce qu’ils ont vu à El-Fasher était, selon eux, inimaginable », rapporte-t-il.
Le chercheur évoque ensuite des témoignages faisant état de massacres, d’attaques contre des civils et d’ordres visant à brûler des corps.
Le Dr Boukeider estime même que les développements récents placent les Emirats face à une nouvelle réalité juridique.
Le risque d’un embrasement régional
L’enjeu ne se limite cependant pas aux frontières soudanaises.
Depuis la Californie, le Dr Abdellah Abderrhaman, chercheur en géoéconomie à l’université de Clermont, en Californie, met en garde contre les conséquences à long terme de la multiplication des groupes armés soutenus par des puissances étrangères.
Son inquiétude porte notamment sur l’affaiblissement progressif des Etats africains et la prolifération de forces échappant au contrôle des institutions nationales.
« Lorsque vous permettez aux armées non régulières de se développer, vous menacez la sécurité nationale des pays voisins », souligne-t-il.
Le chercheur cite, entre autres, le Soudan, le Soudan du Sud, l’Ethiopie, l’Ouganda, le Kenya et le Tchad, estimant que la multiplication des groupes armés dans cette partie du continent crée un risque de propagation du conflit bien au-delà du territoire soudanais.
Son avertissement est particulièrement direct : « Lorsque vous renforcez les milices, vous faites de l’Afrique une bombe à retardement.»
Cette question prend une dimension supplémentaire alors que l’Algérie préside actuellement le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine et cherche à renforcer l’implication de l’organisation continentale dans la résolution de la crise soudanaise.
Pour le Dr Abderrhaman, cette responsabilité place l’Union africaine face à un choix historique : défendre réellement la souveraineté des Etats africains ou laisser les puissances extérieures façonner les rapports de force sur le continent.
L’Afrique veut reprendre la main
Cette guerre qui se prolonge pose donc une question qui dépasse les frontières soudanaises : qui doit décider de l’avenir des crises africaines ?
Alors que des réseaux extérieurs sont accusés d’alimenter les conflits, l’Union africaine cherche à renforcer ses propres mécanismes de médiation et de prévention.
La mission récemment engagée par le Conseil de paix et de sécurité à Khartoum s’inscrit précisément dans cette logique. Sous la présidence algérienne, le CPS réaffirme son soutien au Soudan et à la préservation de son unité, de sa souveraineté et de son intégrité territoriale.
L’enjeu est considérable. Car derrière les alliances, les réseaux financiers et les calculs géopolitiques, il reste un pays déchiré par plus de deux années de guerre.
Et une réalité demeure : chaque acteur extérieur qui transforme le conflit soudanais en instrument d’influence éloigne un peu plus la perspective d’une paix décidée par les Soudanais eux-mêmes.
G. Salah Eddine
