
L’analyste politique Abdelhakim Bougherara décrypte les enjeux stratégiques du déplacement du président libanais Joseph Aoun, qui effectue une visite officielle en Algérie dans un contexte régional particulièrement tendu. Entre crise économique, pressions diplomatiques et résistances régionales, cette visite dépasse le cadre protocolaire et s’inscrit dans une dynamique plus large de repositionnement du Liban et de renforcement des solidarités arabes. Dans cet entretien exclusif, il revient également sur le rôle croissant de l’Algérie sur la scène internationale, notamment en matière de soutien aux causes de libération et de médiation dans les conflits.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AMMOUR RYAD
La visite de Joseph Aoun, président libanais, intervient dans un contexte de tensions politiques croissantes et revêt un caractère particulier en cette période. En tant qu’analyste politique, quels sont, selon vous, les objectifs visés par cette visite ?
Les objectifs de la visite du président libanais en Algérie peuvent être lus sous plusieurs angles. Ce président, élu il y a quelques mois après deux ans et demi de vacance à la tête de la présidence de la République, arrive dans un contexte où le Liban fait face à de nombreuses difficultés sur les plans intérieur, régional et international.
Ainsi, cette visite en Algérie s’inscrit dans une démarche de recherche de soutien et de solidarité envers le Liban. Il est aujourd’hui bien connu que le Liban est accablé par une dette dépassant les 100 milliards de dollars, ce qui étouffe son économie et rend l’État incapable de répondre à bon nombre des besoins fondamentaux de son peuple.
Dans ce cadre, la demande de soutien de la part de l’Algérie et l’octroi de 200 millions de dollars pour la reconstruction, notamment dans le sud du Liban, s’inscrivent dans la continuité du soutien algérien et dans une forme de reconnaissance envers les positions historiques du Liban, notamment pendant la guerre de libération algérienne et dans d’autres étapes difficiles traversées par l’Algérie.
L’objectif de la visite, en tenant compte du fait que l’Algérie siège actuellement comme membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, et qu’elle exerce une influence au sein de l’Union africaine, du monde arabe et sur diverses scènes régionales, est aussi de transmettre les enjeux et défis du Liban à ces espaces d’influence, de manière à préserver sa souveraineté, ainsi que ses droits régionaux et internationaux.
L’Algérie constitue aujourd’hui un point d’appui essentiel pour les pays arabes et islamiques dans leurs efforts pour surmonter les crises que traverse le Moyen-Orient. Ce que vit le Liban ressemble d’ailleurs à ce que l’Algérie a connu par le passé en raison de son engagement en faveur des causes justes, notamment la cause palestinienne.
Face aux agressions sionistes, à l’occupation de ses terres et à l’absence d’engagements de la part du régime sioniste à respecter les accords internationaux et les cessez-le-feu, Joseph Aoun cherche à clarifier la vision libanaise sur la gestion de ces crises et sur les moyens de les surmonter.
Ainsi, les discussions avec l’Algérie ont débouché sur la relance de la commission algéro-libanaise, avec une invitation à organiser une première réunion afin de traduire le rapprochement politique et diplomatique entre les deux pays en une coopération économique et commerciale qui serve les intérêts communs et contribue à alléger la souffrance du peuple libanais dans cette période de crise aiguë.
De grands projets sont prévus dans les domaines des médias, de la culture et pour répondre à des préoccupations urgentes du Liban dans le secteur énergétique. L’Algérie avait déjà fourni du carburant au Liban pour l’alimentation en électricité. Il a aussi été décidé de rouvrir la ligne aérienne entre Alger et Beyrouth afin de briser l’isolement et de faciliter la mobilité des ressortissants des deux pays.
De nombreuses perspectives s’ouvrent, mais le soutien de l’Algérie s’inscrit aussi dans une réponse d’urgence à plusieurs préoccupations libanaises. Il est aussi question de relancer la coopération dans le secteur de l’énergie, après que des intermédiaires frauduleux ont saboté dans le passé des accords entre les deux pays concernant la fourniture de carburant et d’énergie.
Ces accords avaient été délibérément perturbés par certaines forces régionales et internationales hostiles à toute coopération arabe fondée sur des critères servant les intérêts des pays arabes, et qui cherchent à permettre aux forces du mal et à certaines puissances occidentales de contrôler la production d’énergie au Liban.
Ces derniers temps, l’Algérie a connu plusieurs visites de chefs d’État, notamment en lien avec des causes politiques comme celle de la Palestine. Peut-on dire que l’Algérie est en train de devenir un acteur clé dans la résolution des conflits politiques et des questions liées au colonialisme ?
L’Algérie, à travers son histoire diplomatique marquée par la simplicité et l’efficacité, a su jouer un rôle majeur dans la libération de nombreux pays africains et arabes, et dans la médiation de nombreuses crises. On peut citer, par exemple, son rôle dans la résolution du conflit entre l’Érythrée et l’Éthiopie, ou encore entre l’Irak et l’Iran en 1975 et à la fin des années 1980. L’Algérie a été, de manière incontestable, un point central dans le soutien aux causes de libération. Il suffit de rappeler qu’à son indépendance, elle a mis en place un comité de soutien aux mouvements de libération, et que sa propre révolution a inspiré plus d’une dizaine de pays africains à obtenir leur indépendance.
Elle a également joué un rôle important dans la libération des pays colonisés par le Portugal, tels que le Cap-Vert, l’Angola, le Mozambique ou encore la Guinée-Bissau.
Ainsi, le parcours diplomatique de l’Algérie, sa crédibilité et sa position de principe fondée sur le refus du chantage et des marchandages dans la résolution des crises ont fait d’elle une voix respectée à l’échelle mondiale en faveur des causes de libération. Même ses adversaires lui témoignent du respect, comme ce fut le cas historiquement avec la question palestinienne ou celle du Sahara occidental.
L’attachement constant de l’Algérie à ses positions de principe découle de sa doctrine, qui rejette toute ingérence dans les affaires intérieures des États, refuse les mentalités et les pratiques coloniales, ainsi que toute atteinte à la dignité humaine, conformément à la Charte des Nations unies et aux principes des organisations régionales auxquelles elle appartient.
De ce fait, le soutien de l’Algérie à des causes comme celles du Liban, de la Palestine, du Sahara occidental ou par le passé de l’Algérie orientale lui a valu une reconnaissance et un profond respect de la part de nombreux États, grâce à sa constance et à sa résistance face aux pressions et aux tentatives de déstabilisation.
Toutes ces valeurs ont fait de l’Algérie un pays respecté à l’échelle mondiale. Ses prises de position, que ce soit au Conseil de sécurité, à l’ONU, ou encore devant la Cour pénale internationale, ainsi que son influence sur l’opinion publique mondiale en faveur des causes de libération, lui ont donné un poids réel.
Cela est particulièrement visible à travers les mobilisations dans les pays occidentaux, notamment dans les sociétés chrétiennes d’Europe et aux États-Unis, où le discours algérien au sein des institutions internationales a eu un grand impact pour faire triompher les causes justes. Il a contribué à renforcer le soutien international, créant une pression sur les régimes qui se rangent du côté des forces du mal et des puissances coloniales dans diverses affaires.
Quelle est la position du Liban face aux évolutions géopolitiques dans la région du Moyen-Orient ?
Le Liban occupe une position particulière, notamment en raison de sa proximité avec la Palestine occupée et des tentatives du régime sioniste d’affaiblir les pays qui partagent des frontières avec elle, en les plongeant dans des crises internes prolongées.
L’histoire du Liban, notamment la guerre civile qui a duré de 1975 à 1989 et s’est conclue par l’accord de Taëf, montre bien que le pays est dans une situation unique.
Dans ce contexte, soutenir le Liban représente un acte de renforcement de la sécurité nationale de l’Algérie. Il est évident que certains pays arabes normalisés ou en voie de normalisation exercent une pression intense sur le Liban. Ces forces ont contribué à affaiblir et fragiliser ce pays dans le but de faciliter la domination du régime sioniste sur la région, en étouffant toute voix de résistance, que ce soit au Liban ou dans le reste du Moyen-Orient.
La visite du président libanais en Algérie constitue ainsi une étape significative pour briser ce blocus non déclaré, imposé par des puissances liées à ce processus de normalisation, ainsi que par des forces occidentales qui exploitent la vulnérabilité du Liban pour provoquer des tensions internes, notamment avec le Hezbollah et la résistance.
Les enjeux sont complexes : certains pays occidentaux et arabes conditionnent l’octroi d’aides financières, notamment en devises étrangères pour renforcer les réserves monétaires du Liban, à l’exigence d’un désarmement du Hezbollah, tout en évitant d’imposer la moindre pression sur le régime sioniste pour qu’il cesse ses agressions et respecte un cessez-le-feu, notamment dans le sud du Liban.
Face à cela, le Liban refuse de céder à ces pressions financières et diplomatiques, qu’elles soient régionales ou internationales, afin de préserver sa souveraineté et d’empêcher le régime sioniste d’imposer son hégémonie sur les décisions libanaises. Ce refus fait également obstacle à la formation d’une alliance malsaine entre les sionistes et certaines forces arabes alignées, visant à affaiblir le Liban.
Dans cette conjoncture délicate, la visite du président libanais en Algérie envoie un message fort au monde arabe : il existe encore des forces libres, engagées pour la défense du Liban, sa souveraineté et l’indépendance de ses décisions. Cette visite revêt donc une portée hautement symbolique, et les positions ainsi que les résultats de cette rencontre portent en eux plusieurs messages. Elle met en lumière le rôle de l’Algérie, acteur arabe fidèle aux causes justes, face à l’arrogance et aux agressions sionistes et occidentales contre la souveraineté des États arabes, dont le Liban.
A. Ryad
