
Toufik Hasni n’est pas un inconnu dans le paysage énergétique algérien. Ancien P-DG de la défunte New Energy Algeria (NEAL), première entité nationale dédiée aux énergies renouvelables, il est aujourd’hui l’une des voix les plus expertes sur les enjeux de la transition énergétique en Afrique. Sa carrière, forgée au sein des grandes institutions énergétiques, lui confère une vision stratégique rare, à l’intersection du pragmatisme industriel et de l’urgence écologique. Dans un entretien accordé à Alger16, il évoque un sujet brûlant : l’avenir solaire de l’Algérie. Entre potentiel inégalé, notamment en solaire thermique, et retards structurels à combler, Toufik Hasni livre une analyse lucide et percutante sur les atouts du pays, les défis à relever et la voie à suivre pour faire de l’Algérie un véritable leader de l’énergie verte sur le continent africain.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine
L’Algérie dispose de l’un des plus forts potentiels solaires au monde, notamment dans les régions sahariennes. Comment exploiter cet avantage sans reproduire un modèle de dépendance centralisée comme celui des hydrocarbures ?
Pour la supposée dépendance centralisée du solaire, il faut comprendre quand même une chose, c’est que le solaire ne peut pas être la seule source énergétique. Il viendra s’impliquer dans un mix énergétique qui devra être suffisamment diversifié et être adapté à tous nos besoins énergétiques futurs. Autrement dit, la sécurité énergétique ne peut pas être réalisée sans une diversification avec un ensemble de sources énergétiques.
Les hydrocarbures auront encore une place ; mais à côté des hydrocarbures, ce sera certainement le solaire, mais le solaire sous toutes ses formes. Jusqu’à présent, nous n’avons exploité que le photovoltaïque, qui est l’usage électrique. L’usage en général énergétique de notre pays est à 70% en chaleur.
Et à ce moment-là, nous devons donner une part beaucoup plus importante au solaire thermique, qu’on appelle les concentrateurs solaires. Cela est une des failles les plus importantes dans notre vision, car ce potentiel à lui seul représente l’équivalent de 39000 milliards de mètres cubes de gaz par an. Ce qui est de loin la source la plus déterminante dans la sécurité énergétique.
En tant qu’expert du secteur, comment évaluez-vous la capacité réelle de l’Algérie à devenir un hub industriel régional du photovoltaïque d’ici 2035 ? Les ambitions sont-elles à la hauteur des moyens disponibles aujourd’hui ?
Je pense, en ce qui concerne la part du photovoltaïque, si le solaire thermique est représenté à 39000 milliards de mètres cubes de gaz par an, le potentiel du photovoltaïque ne dépasse pas 50 ; 50 au lieu de 39000. Donc, ça ne peut pas être une ressource déterminante, en plus c’est une ressource intermittente. C’est seulement le jour que vous produisez, vous ne pouvez pas vous passer d’une alternative pour la nuit. Et en plus de ça, c’est juste de l’électricité.
Donc, si vous voulez qu’on puisse définir un hub industriel, ça veut dire que c’est une utilisation énergétique industrielle. Et à ce moment-là, c’est principalement la chaleur.
Donc, oui, le solaire thermique, c’est la solution pour pouvoir répondre aux exigences actuelles de la décarbonation des industries lourdes. Certainement pas avec le photovoltaïque, mais avec le solaire thermique. Oui, l’Algérie dispose, comme je viens de vous le dire, d’une capacité de 39 milliards de mètres cubes de capacité thermique de solaire.
Avec cela, vous pouvez bien sûr produire de l’électricité, mais aussi satisfaire les besoins énergétiques de toutes les industries énergétiques. Comme les acieries, les sidérurgies, les verreries et certaines pétrochimies. Parce que, maintenant, avec cette forme énergétique de chaleur, on peut même produire des carburants pour les avions, les jet fuels.
Identifiez-vous des risques à court et moyen terme dans la tentative de mise en place d’une filière solaire intégrée dans note pays ?
Bon, les freins au développement d’une filière solaire intégrée sont hélas trop importants. Le premier et le plus importan a trait aux subventions des énergies fossiles. Ensuite, c’est tous les freins développés par le lobby pétrolier qui voyaient le solaire comme une menace pour ces marchés.
Les universités, les centres techniques et les formateurs algériens sont-ils aujourd’hui prêts à accompagner une mutation du secteur énergétique algérien ?
En ce qui concerne la formation, hélas, je ne pense pas que les outils de formation se soient intégrés dans les besoins. Pour une évaluation des besoins d’ici à 2050, nous donner un million d’agents à former. 100000 ingénieurs et 100000 experts.
Et le grand problème chez nous, la formation d’ingénieurs souffre beaucoup.
Alors, on n’arrive pas à coller aux besoins.
L’Algérie occupe une position de leader en matière énergétique sur le continent africain. Toutefois, plusieurs pays africains amorcent déjà leur transition vers des sources d’énergie verte, comme l’hydrogène vert ou le solaire. Comment l’Algérie peut-elle consolider sa place de leader tout en opérant sa propre transition vers les énergies renouvelables ?
Je vous avais dit que le potentiel, par exemple, du solaire thermique, c’était 39000 milliards de mètres cubes de gaz par an. Il faut savoir que notre production annuelle et notre consommation annuelle aujourd’hui tourne autour des 80 milliards de mètres cubes de gaz par an. Le pétrole n’est que l’équivalent de 50 milliards de mètres cubes de gaz par an. Donc, être le leader, ce n’est pas par les énergies fossiles, mais certainement par les énergies renouvelables.
Sachant qu’avec ce potentiel d’énergie renouvelable, on peut aller jusqu’à transformer notre pays en atelier de l’Europe et satisfaire les besoins énergétiques de l’Europe entière, du Maghreb et du Sahel.
Enfin, à plus long terme, voyez-vous dans cette dynamique solaire algérienne un levier de diplomatie énergétique pour le continent africain ? Pourrait-elle contribuer à créer une coopération Sud-Sud autour du savoir-faire solaire ?
Je vous avais dit que le potentiel solaire thermique, à 39000 milliards de mètres cubes, permet de satisfaire les besoins de l’Europe, du Maghreb et du Sahel. C’est bien sûr là une opportunité qu’on devrait exploiter en termes de diplomatie énergétique.
Et surtout, il ne faut pas parler seulement de capacités énergétiques, il faut parler de sécurité énergétique. Aujourd’hui, la sécurité énergétique est le deuxième point stratégique de tout pays. Ensuite, le continent africain, aujourd’hui, ne peut régler son problème de développement tant qu’il a le ventre vide.
Ça veut dire qu’il faut qu’on puisse contribuer à la sécurité alimentaire du Sahel. Et cela sera par l’agriculture saharienne et le solaire thermique, aussi bien pour l’électricité que pour le dessalement d’eau nécessaire au développement agricole.
G. S. E.
