
L’Algérie, avec sa diversité de paysages, son patrimoine millénaire et son authenticité rare,
a tout pour séduire les voyageurs. Peu de pays combinent mer, désert, montagnes et vestiges antiques
avec autant de splendeur. Alors pourquoi ce joyau reste-t-il encore si peu visité ?
Pour avoir un semblant de réponse, Alger16 a échangé avec Mohamed Sayoud, expert algéro-allemand
de référence en investissement touristique. Fort de plus de trente ans d’expérience internationale,
il dirige le cabinet Invest Design Consulting et accompagne des projets stratégiques en Europe,
au Moyen-Orient, et en Afrique. Vision claire, approche terrain, lucidité sur les défis : avec lui,
nous avons exploré les blocages à lever, les modèles à suivre et les immenses opportunités à saisir.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine
L’Algérie ambitionne d’atteindre 12 millions de touristes étrangers d’ici 2030. Vous trouvez cet objectif réaliste ?
C’est une belle ambition, et il faut en avoir. Mais ce qui compte le plus, c’est ce qu’on fait concrètement pour y arriver. Avoir une vision, c’est bien, mais sans actions solides sur le terrain, ça reste un rêve. Pour accueillir autant de touristes, il faut des infrastructures prêtes, des procédures simples, et surtout une vraie volonté de faciliter l’investissement. C’est à ce prix qu’on pourra avancer et obtenir des résultats concrets.
Très bien. Mais que pensez-vous concrètement du Master Plan Tourisme 2030 ?
C’est un bon plan sur le papier, il fixe des objectifs clairs. Mais 2030, c’est presque demain. Aujourd’hui, rien que pour ouvrir un hôtel, il faut parfois 5 ou 6 ans, entre l’obtention du terrain, les démarches administratives, les financements, la construction, etc.
Actuellement, beaucoup de porteurs de projets attendent encore qu’on leur attribue des terrains via la plateforme de l’AAPI. Le problème, c’est que ces terrains ne sont souvent pas viabilisés, donc inutilisables dans l’immédiat. Heureusement, le président de la République a récemment frappé d’une main de fer pour accélérer les choses. On sent que ça commence à bouger, mais il faut aller plus vite.
Aujourd’hui, l’Algérie mise sur les influenceurs et les créateurs de contenu étrangers pour promouvoir sa destination. Que pensez-vous de cette approche ?
Franchement, c’est une bonne idée. Les influenceurs ont un vrai impact, surtout auprès des jeunes voyageurs. Ils montrent des paysages, des villes, des cultures que beaucoup de gens ne connaissaient pas. Et il faut le dire : l’Algérie est l’un des plus beaux pays au monde en terme de nature. On a tout : mer, désert, montagnes, forêts. C’est une richesse incroyable.
Utiliser les influenceurs, c’est une stratégie moderne dans l’air du temps. Mais ça ne suffit pas. Il faut une vraie stratégie derrière. Des campagnes internationales, une présence dans les Salons de tourisme, des accords avec les agences de voyages, exploiter le cinéma… Et surtout, il faut que les infrastructures suivent : hôtels, routes, transports, services. Le potentiel est énorme, mais il faut investir sérieusement pour le faire briller à l’échelle mondiale.
À quel point l’économie algérienne a-t-elle besoin de développer le tourisme aujourd’hui ?
Le tourisme peut vraiment devenir un pilier important de notre économie. Il ne s’agit pas seulement d’accueillir des visiteurs pour quelques jours, mais de faire du tourisme un levier économique à part entière. Aujourd’hui, on a besoin d’attirer des investisseurs de l’étranger et c’est même l’une des politiques pour diversifier l’économie nationale. Plusieurs réformes ont été engagées dans ce sens. Mais il ne faut pas oublier que le tourisme peut énormément aider à cela. Chaque touriste qui vient en Algérie dépense de l’argent, fait travailler des hôtels, des restaurants, des guides, des artisans… Mais ce n’est pas tout : un touriste peut aussi devenir un investisseur. Quelqu’un qui découvre notre pays, qui en tombe amoureux, peut vouloir y créer un projet, une entreprise, ou y revenir régulièrement. Avec le tourisme, la roue économique algérienne va vraiment être en route vers la croissance.
L’Algérie détient un potentiel énorme : une position géographique stratégique, des accords de libre-échange avec l’Afrique, la proximité de l’Europe et de l’Arabie, et une richesse culturelle et naturelle unique.
Développer le tourisme, c’est aussi faire entrer des devises, ce qui renforce notre monnaie et notre produit intérieur brut (PIB). Et au-delà de l’économie, recevoir des touristes, c’est aussi s’ouvrir au monde, partager, apprendre, et montrer une autre image de notre pays. Cela nous aide à nous connecter avec d’autres cultures et à enrichir notre propre regard sur le monde.
L’Algérie possède des sites historiques majeurs inscrits à l’Unesco, comme le Tassili n’Ajjer ou Tipaza. Pensez-vous que ce patrimoine est bien exploité ?
Pas assez, clairement. Ce que nous avons, peu de pays peuvent s’en vanter. Des sites millénaires, classés par l’Unesco, uniques par leur beauté, leur histoire et leur richesse archéologique. Mais tout cela reste trop sous-exploité. Si on mettait vraiment en valeur ce patrimoine, il pourrait générer des milliers, voire des millions d’emplois. Le tourisme pourrait générer au moins 2 millions d’emplois en Algérie. Le tourisme n’agit pas seul : il crée de l’activité dans l’hôtellerie, l’artisanat, l’agriculture, les transports… C’est un moteur puissant de développement.
Le visa reste un point noir pour beaucoup de voyageurs. Que faut-il faire pour assouplir et moderniser ce dispositif ?
En effet, aujourd’hui, le visa est un frein majeur pour de nombreux touristes et pour les investisseurs. C’est un véritable blocage. Beaucoup de visiteurs potentiels renoncent à venir à cause de la complexité des démarches ou de la lenteur du processus. Il faut trouver un meilleur équilibre : garder un contrôle raisonnable, mais avec plus de souplesse, plus de modernité, et surtout plus de confiance.
Y a-t-il un modèle concret sur lequel l’Algérie peut s’inspirer pour développer le tourisme ?
Aujourd’hui, on doit s’ouvrir plus au monde. Tous les pays s’ouvrent sur le monde afin d’attirer le maximum de touristes. Un modèle concret, je dirais la Chine. Malgré son modèle politique très spécifique, la Chine a ouvert ses portes à plus de 50 pays, des Européens, des Américains… Aujourd’hui, beaucoup peuvent entrer en Chine sans visa. Résultat : des millions de touristes y viennent chaque année et découvrent le pays.
Et pourtant, la Chine n’avait pas besoin d’eux pour faire tourner son économie. Mais elle a compris que chaque touriste est un ambassadeur potentiel, un consommateur, un relais. À Shanghai ou à Guangzhou, on voit des touristes émerveillés, prenant des photos partout, fascinés par le développement chinois. L’Algérie peut suivre cet exemple à sa manière. Nous avons tout pour émerveiller le monde : un patrimoine naturel unique, une culture riche, une histoire fascinante. Ce qu’il faut maintenant, c’est de la volonté, de la persévérance, et une vraie stratégie pour faire découvrir notre pays au monde entier.
Le Président Tebboune encourage fortement les Algériens de la diaspora à visiter le pays et à y investir. Beaucoup de mesures ont été prises dans ce sens. Qu’en pensez-vous ?
En effet, le président de la République est très engagé pour dynamiser l’économie nationale, créer de l’emploi et encourager l’investissement. Il accorde aussi beaucoup d’importance à la diaspora. Les mesures prises ces dernières années pour faciliter le retour des Algériens de l’étranger sont à saluer. Mais au-delà des décisions politiques, il faut maintenant bien les appliquer sur le terrain et faire un énorme travail afin de pouvoir atteindre les objectifs touristiques et donc économique escomptés.
G.S.E.
