
Alors que le continent africain cherche à transformer ses potentialités en véritables leviers de croissance, le commerce intra-africain apparaît comme l’une des clés de son avenir. L’Intra-African Trade Fair (IATF), rendez-vous continental incontournable, incarne cette ambition en réunissant décideurs, entrepreneurs et innovateurs autour d’opportunités concrètes pour bâtir une Afrique intégrée et prospère.
Au cœur de cette dynamique, l’Algérie entend jouer un rôle moteur, et des acteurs, comme Mouloud Khelif, fondateur de SPG Advisory à Genève et président du Conseil scientifique et technique d’Algeria Venture, accompagnent ce mouvement avec une vision claire et stratégique. Dans cet entretien accordé à Alger, l’expert a eu le privilège de s’entretenir avec lui afin de décrypter les enjeux, les défis et surtout les perspectives offertes par l’IATF pour l’Algérie et pour l’économie africaine dans son ensemble.
Entretien réalisé par G. Salah Eddine
L’IATF 2025 se positionne comme une plateforme majeure d’intégration africaine. Selon vous, quels sont les principaux leviers pour transformer cette foire en véritable accélérateur de coopération économique durable ?
La Foire commerciale intra-africaine (en anglais Intra-African Trade Fair ou IATF) est organisée par l’AFREXIMBANK, en partenariat avec la Commission de l’Union africaine et le Secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine (la ZLECAf). Cet événement économique majeur représente une opportunité stratégique pour l’Algérie et pour l’Afrique car il est destiné à promouvoir la ZLECAf, marché unique de 1,5 milliard de personnes avec un PIB combiné de 3 500 milliards de dollars.
L’IATF est la plateforme opérationnelle qui doit permettre de traduire en projets concrets la vision et les ambitions de la ZLECAf. L’édition 2025 de l’IATF offre donc à l’Afrique l’occasion de renforcer le commerce et les échanges intra-africains et à l’Algérie une plateforme idéale pour mettre en valeur son potentiel économique, ses avantages comparatifs, ses start-up innovantes, une partie de ses atouts touristiques et culturels, et se positionner favorablement sur les scènes africaine et mondiale. L’IATF 2025 est à la fois une foire commerciale et un forum d’investissement d’envergure continentale, un ensemble de conférences thématiques et d’ateliers de haut niveau, un espace d’échange business-to-business (B2B), business-to-government (B2G) et government-to-government (G2G).
Quelles opportunités stratégiques identifiez-vous dans le cadre de cette édition de l’IATF ?
Les opportunités sont nombreuses du fait de la grande variété des secteurs clés représentés et de la diversité des acteurs économiques qui seront présents à Alger pendant une semaine : l’industrie, l’énergie, l’agriculture, l’automobile, le textile, la construction et les infrastructures, les industries créatives, l’éducation, l’ingénierie, la finance, la santé et les produits pharmaceutiques, les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle, la recherche, le développement et l’innovation, la logistique, l’exploitation minière, le tourisme, le transport, les start-up et les PMEs, sans oublier le focus mis sur ce que l’Union africaine considère comme la 6e région: les communautés africaines installées à travers le monde.
Le Forum commerce et investissement devrait notamment donner lieu à des annonces importantes sur des projets ferroviaires, routiers, portuaires et technologiques, essentiels pour fluidifier les échanges.
L’Algérie accueille cette 4ᵉ édition à un moment crucial pour l’Afrique. En quoi ce rendez-vous peut-il contribuer à repositionner l’Algérie comme un hub économique continental ?
Après Le Caire (Égypte), en 2019 et 2023, et Durban (Afrique du Sud), en 2021, la quatrième édition de l’IATF 2025 a donc lieu du 4 au 10 septembre, à la SAFEX et au CIC. L’édition 2025 place Alger au cœur de l’Afrique, alors que notre pays a joué un rôle actif dans le processus qui a conduit à la création de la ZLECAf, bien avant la signature de l’accord en 2018. En tant que pays hôte, l’Algérie peut tirer parti de la plateforme de l’IATF pour promouvoir ses secteurs clés, attirer les investissements étrangers et renforcer sa croissance économique. Ces dernières années, l’Algérie a organisé ou abrité plusieurs événements internationaux ou continentaux, comme la conférence africaine des start-up, devenue un rendez-vous incontournable de l’entrepreneuriat technologique innovant en Afrique la première semaine de décembre.
L’accueil de l’IATF par l’Algérie est un signal diplomatique fort. Après avoir organisé plusieurs rendez-vous internationaux ces dernières années, en quoi cette foire s’inscrit-elle dans la stratégie d’Alger visant à affirmer son rôle de plateforme africaine et de carrefour des coopérations régionales et mondiales ?
En effet, il faut savoir que l’IATF 2025 a un caractère global, car il est destiné à valoriser un marché africain intégré pour toutes les entreprises, les investisseurs et les entrepreneurs africains, ainsi que tous ceux attirés par le potentiel énorme du continent. L’IATF a donc une dimension stratégique au plan national, pour son impact potentiel sur l’économie et sur la position mondiale du pays. L’Algérie cherche à diversifier ses marchés d’exportation vers d’autres secteurs prioritaires tels que l’agriculture, le secteur pharmaceutique, l’industrie et les services à haute valeur ajoutée offerts par ses start-up innovantes. L’IATF 2025 constitue aussi une formidable vitrine pour le « Made in Algeria ». Les entreprises algériennes, privées et publiques, auront l’occasion de présenter leurs produits et services à un public continental et international, augmentant ainsi leur visibilité et leurs opportunités de marché.
Pendant une semaine, l’IATF 2025 va donc braquer tous les projecteurs sur Alger, véritable capitale économique et diplomatique de l’Afrique.
L’événement organisé par l’AFREXIMBANK est aussi pensé comme un espace de dialogue politique : en parallèle des expositions et des conférences, les décideurs africains pourront harmoniser leurs positions et accélérer la levée des obstacles réglementaires. Sur les plans multilatéraux (Union africaine, Afreximbank, Secretariat de la ZLECAf, Banque africaine de développement, etc.) et bilatéraux (chefs d’état et de gouvernement, ministres, délégations de haut niveau), cela renforcera les liens historiques avec les pays africains, en mettant l’accent sur la coopération et l’intégration économique. Ce sera aussi l’opportunité idéale de promouvoir des événements continentaux organisés par l’Algérie, comme la quatrième édition de la Conférence africaine des start-up prévue du 6 au 8 décembre 2025 à Alger.
Par ailleurs, le 15 août dernier, l’AFREXIMBANK a confirmé que l’Algérie est devenue le 18e pays à adhérer au système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS). L’accession de la Banque d’Algérie au PAPSS est une étape importante vers une intégration financière de l’Afrique. Elle devrait permettre de faciliter davantage les paiements transfrontaliers, tout en renforçant le cadre réglementaire qui régit le commerce intra-africain.
L’accueil réussi de l’IATF 2025 démontrera la stabilité et l’attractivité de l’environnement d’affaires national, facteur essentiel pour attirer encore plus d’investissements étrangers.
Cela confirmera aussi au plan international que l’Algérie est une porte d’entrée naturelle pour les marchés africains et une destination d’investissement fiable.
Dans quelle mesure l’IATF peut-elle contribuer à renforcer la mise en œuvre effective de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) ?
Le slogan adopté par l’IATF 2025 « Une passerelle vers de nouvelles opportunités » incarne l’ambition africaine initiée par la ZLECAf. Pourtant, malgré des progrès substantiels au niveau institutionnel, le commerce intra-africain reste limité à environ 15 % des échanges totaux, un chiffre beaucoup plus faible que dans d’autres régions du monde (par exemple l’Union européenne avec 70 %). Cette réalité traduit un écart entre une volonté politique affichée et la réalisation d’un espace économique africain intégré.
Et donc concrètement, quels sont aujourd’hui les obstacles à la création de la ZLECAf ?
C’est une excellente question qui me permet de préciser davantage les défis auxquels est confronté le commerce intra-africain et, par extension, la réalisation effective de la ZLECAf. Les infrastructures de transport demeurent insuffisantes, avec un déficit de réseaux routiers transfrontaliers, des coûts élevés pour le fret, des délais de livraison prolongés et des ports ou aéroports aux capacités limitées dont la logistique accentue les charges de transaction. À cela s’ajoutent les barrières tarifaires et non tarifaires : malgré l’existence de la ZLECAf, plusieurs États conservent des droits de douane ou des procédures complexes, tandis que la diversité des normes techniques et sanitaires crée de nouveaux obstacles aux échanges.
Quels résultats concrets attendez-vous de cette édition à Alger, à court et moyen terme ?
L’événement offre l’occasion de stimuler et de valoriser l’innovation et l’entrepreneuriat sur le continent africain, grâce au partage de connaissances, de savoir-faire et de technologies. Les entreprises africaines et algériennes auront ainsi accès à des modèles de partenariats et de pratiques innovantes, ce qui contribue à concrétiser les objectifs de la ZLECAf. L’IATF 2025 donnera la possibilité à des start-up et PME africaines et algériennes de présenter leurs projets innovants et de se connecter aux réseaux africains et internationaux, source d’investissements et de marchés potentiels. Les rencontres entre les entreprises et les espaces dédiés renforceront l’intégration des start-up et des PME dans les chaînes de valeur régionales, ce qui favorisera la diversification économique. De plus, en interagissant avec des experts internationaux, des entreprises leaders dans leurs domaines et des acteurs de l’innovation, les compétences locales pourront mettre en valeur le capital humain et les talents locaux, notamment dans les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle.
Enfin, quelle est votre vision pour le rôle de l’Algérie dans la dynamique d’intégration économique africaine d’ici 2030 et à l’horizon 2063 (agenda UA)?
D’ici à 2030, l’Algérie, forte de ses avantages comparatifs et concurrentiels, a l’opportunité de s’imposer comme un véritable hub de l’intégration africaine en actionnant trois leviers décisifs. Sur le plan logistique, elle mise sur le développement des grands axes transsahariens, à l’image de la route Alger-Lagos et des projets ferroviaires, mais aussi sur l’achèvement de la dorsale transsaharienne à fibre optique longue de 2 600 km, initiée par le NEPAD, qui permettra de renforcer l’interconnexion numérique du continent. Ses ports stratégiques – Alger, Oran ou encore Djen Djen – se positionnent comme des portes de transit privilégiées vers l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale.
En parallèle, l’Algérie entend jouer un rôle clé dans l’énergie et la transition en tant que fournisseur fiable de gaz, d’hydrogène vert et d’énergies renouvelables, tout en soutenant l’électrification du continent grâce à des interconnexions régionales. Sur le plan industriel, elle ambitionne de mettre en œuvre une stratégie de co-industrialisation qui permet de produire sur son sol pour alimenter les marchés africains en agro-industrie, médicaments, matériaux de construction ou encore engins, tout en stimulant les écosystèmes de start-up et de PME innovantes afin de bâtir des chaînes de valeur régionales. Dans une perspective plus lointaine, alignée sur l’Agenda 2063 de l’Union africaine, l’Algérie peut ainsi se projeter en puissance industrielle, technologique, énergétique et durable, pilier du marché unique africain et acteur diplomatique majeur au service d’une Afrique unie et prospère.
G. S. E.
