Fayçal Sahbi (Professeur en communication et cinéma, sémiologue, consultant et directeur artistique) à Alger16 : «Je reste au service de la culture, des institutions de mon pays et des jeunes créateurs»

Fayçal Sahbi, professeur en communication et cinéma, sémiologue, consultant et directeur artistique de plusieurs festivals, incarne une pensée du sens en mouvement. Entre théorie et pratique, il explore les liens profonds entre l’image, la culture et la société. Dans cet entretien, il revient sur son parcours singulier, sa vision du cinéma algérien, la philosophie du Festival du film de Timimoun, ainsi que sur son engagement pour la valorisation du patrimoine musical à travers le Festival Rai Nation. Une conversation à la croisée de la réflexion et de la passion.

Entretien réalisé par Cheklat Meriem

Alger16 : Vous êtes à la fois sémiologue, professeur, consultant et directeur artistique de festivals. Comment parvenez-vous à concilier ces différentes casquettes dans votre parcours professionnel ?
Fayçal Sahbi :
Je ne les vois pas comme des casquettes séparées, mais comme des prolongements d’une même manière de voir le monde. Tout ce que je fais tourne autour d’une seule question : le sens. Comment il se fabrique, comment il circule, comment il se partage.
Je travaille beaucoup, c’est vrai, et je dis rarement non. Mais c’est aussi parce que j’aime relier les choses. Enseigner, concevoir, diriger un festival ou écrire un texte, tout cela participe du même élan : comprendre et créer du sens à travers la culture et la communication.

Qu’est-ce qui vous a initialement attiré vers la sémiologie et le cinéma ?
Pour la sémiologie, c’est presque une histoire de hasard. Ma première rencontre, c’était un livre de Roland Barthes, «Mythologies», trouvé dans une bibliothèque, un livre un peu perdu, sans couverture. Je l’ai ouvert sans savoir que ça allait changer ma manière de voir.
Quant au cinéma, c’est encore plus imprévisible. J’ai découvert des films à la Cinémathèque d’Oran, un après-midi où je m’étais échappé d’un cours de mathématiques au lycée Lotfi. Il y avait quelque chose de magique dans cette salle sombre. Depuis, je n’ai plus quitté ce rapport intime à l’image.
Ce n’était pas un plan de carrière, c’étaient des rencontres, des curiosités, des chemins qui se croisent.

En tant qu’universitaire, comment percevez-vous l’évolution du langage audiovisuel en Algérie, ces dernières années ?
Il y a un changement très net. L’image n’est plus réservée aux professionnels : tout le monde filme, monte, publie. Cela a bouleversé notre rapport au langage audiovisuel.
Mais il faut aussi dire que les formes évoluent. On passe d’un cinéma du récit à un cinéma du regard, où les jeunes créateurs questionnent la société, les identités, la mémoire. Le cas Noro est un cas d’école.
Sur le plan académique, on commence à analyser cette mutation. On parle de post-cinéma, de narration éclatée, de circulation numérique du sens. C’est un champ en plein mouvement, à la fois stimulant et fragile. Ce qui manque encore, c’est la structuration pas le talent.

Quelle est la philosophie ou la vision artistique derrière le Festival du film de Timimoun ?
Le Festival de Timimoun est né d’une idée simple : ajouter du sens.
C’est un festival responsable, ancré dans son territoire, qui ne cherche pas à faire du bruit mais à produire de la valeur culturelle, humaine, symbolique.
Il s’agit d’un festival qui veut respecter le cinéma, le public et la vie locale. On ne vient pas consommer des films, on vient partager une expérience.
Timimoun nous oblige à ralentir, à écouter, à être présents. C’est cette dimension-là qui me tient à cœur.

Quelles sont, selon vous, les spécificités qui distinguent ce festival des autres festivals de cinéma en Algérie ?
Ce qui distingue Timimoun, c’est d’abord son ancrage territorial. Le festival ne se greffe pas sur la ville, il s’enracine en elle. Ensuite, il y a la dimension africaine, parce que nous croyons que l’avenir du court métrage se joue sur le continent.
Et puis, il y a une volonté de prendre le temps, de faire les choses proprement. Respecter les films, respecter l’ordre des choses, respecter les habitants.
Enfin, c’est un festival profondément humain. Derrière chaque film, il y a une rencontre, une attention.

Comment le festival contribue-t-il au développement culturel et touristique de la région de Timimoun ?
Nous travaillons avec les acteurs locaux, les jeunes, les écoles, les artisans. L’idée est que le festival ne soit pas un événement parachuté, mais un moteur de développement durable. Chaque édition fait venir des cinéastes, des chercheurs, des journalistes. Cela crée un mouvement. Et surtout, cela donne envie aux jeunes de la région de se former, de rêver, de raconter leurs propres histoires.

Pourquoi avoir choisi Timimoun comme lieu pour ce festival, et qu’évoque cette ville pour vous ?
Parce que Timimoun est une ville de cinéma. Elle a déjà accueilli des tournages importants, et il y a eu, il y a quelques années, une belle expérience avec le programme Cannes Junior, porté par le couple Chouikh.
C’est aussi une ville de lumière et de silence, deux éléments essentiels au cinéma.
Pour moi, Timimoun, c’est un espace où l’image retrouve sa densité. C’est une ville qui inspire naturellement la mise en scène.

Le raï est un patrimoine musical fort en Algérie. Quelle place souhaitez-vous lui redonner à travers le Festival Raï Nation ?
Raï Nation, c’est d’abord une idée, un concept que j’ai porté dès le départ. C’est un projet que j’ai conçu de A à Z, dans sa vision, sa forme, son identité.
L’idée était de redonner au raï sa place dans la culture algérienne, pas seulement comme musique populaire, mais comme patrimoine vivant et moderne.
Je crois profondément que le raï raconte notre société mieux que bien des discours. Et qu’il mérite d’être revalorisé, respecté, étudié et partagé au monde.

Comment articulez-vous la dimension patrimoniale et la modernité dans la programmation du festival du raï ?
On a réussi à créer un dialogue entre les générations. Dans la dernière édition du Festival du raï, avec très peu de moyens, on a organisé huit soirées réunissant une quarantaine d’artistes.
On a ouvert le festival à d’autres genres musicaux, à la parité hommes-femmes et à la diaspora. Pour moi, le patrimoine n’est pas une nostalgie : c’est un socle sur lequel on peut bâtir du nouveau. Le raï, c’est une école de liberté. Il faut juste le remettre au centre.

Quel rôle joue la sémiologie dans la compréhension et la création de contenus audiovisuels aujourd’hui ?
La sémiologie aide à comprendre comment une image agit. Elle permet de décoder ce qu’on voit, ce qu’on croit voir et ce qu’on nous fait voir.
C’est un outil indispensable pour lire le monde médiatique d’aujourd’hui, mais aussi pour créer des contenus plus conscients.
Dans la création, cela aide à penser avant de produire, à ne pas être seulement dans l’effet, mais dans la signification.

En tant que professeur en communication et cinéma, comment formez-vous la nouvelle génération de créateurs à «lire» et à «produire» des images porteuses de sens ?
Je leur apprends à regarder avant de filmer. À interroger le monde avant de le montrer.
Je leur dis souvent que la caméra n’invente rien, elle révèle.
Je les pousse à avoir une lecture critique, à comprendre les codes, les symboles, les contextes. C’est comme ça qu’on construit une génération capable de produire des images qui comptent, pas seulement qui plaisent.

Vous vous décrivez comme un « consultant-errant ». Qu’est-ce que cette expression signifie pour vous dans le contexte de votre travail ?
C’est une formule qui me ressemble. J’avance d’un projet à l’autre, en suivant les idées, les intuitions, les besoins du moment.
Je ne m’enferme pas sous une casquette ou dans une mission : je passe là où il y a du sens à créer.
Errer, pour moi, ce n’est pas se perdre, c’est refuser l’immobilisme. C’est une manière de rester libre intellectuellement.

Quels sont vos projets ou ambitions à venir pour renforcer la scène culturelle et audiovisuelle algérienne ?
Je travaille aujourd’hui à plusieurs niveaux, toujours avec la même idée : créer du sens et le faire circuler.
Je reste au service de la culture, des institutions de mon pays et des jeunes créateurs.
Mes projets vont de la consolidation des festivals à la création d’espaces de formation et de recherche.
Ce que je souhaite, c’est qu’on passe d’une logique de projets isolés à une vision culturelle cohérente et durable, où chaque action contribue à construire un récit commun.
Ch. M.

ALGER 16 DZ

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