
Considéré comme l’énergie de demain, l’hydrogène est devenu l’un des principaux moteurs de la transition énergétique mondiale. Dans cette course aux investissements et aux marchés, l’Algérie dispose d’atouts majeurs qui nourrissent des ambitions assumées. Entre potentiel, concurrence régionale et défis industriels, le pays joue actuellement son avenir énergétique dans le post-hydrocarbures.
Pendant plus d’un siècle, le pétrole puis le gaz naturel ont façonné les équilibres géopolitiques mondiaux. Désormais, une nouvelle ressource s’impose progressivement au cœur des stratégies énergétiques : l’hydrogène. Présenté par plusieurs experts comme l’un des piliers de la transition vers une économie bas carbone, il attire des investissements colossaux, notamment depuis l’Europe qui considère la transition écologique et énergétique comme une question existentielle. Ainsi, cette énergie suscite une compétition internationale où chaque pays cherche à prendre position avant que le marché n’atteigne sa pleine maturité.
Dans cette course, l’Algérie entend jouer les premiers rôles. Longtemps considérée comme un fournisseur incontournable de gaz naturel, elle ambitionne désormais de devenir l’un des principaux producteurs et exportateurs d’hydrogène propre vers l’Europe. Une stratégie qui ne relève pas uniquement de la diversification énergétique, mais qui traduit une volonté plus large d’anticiper les profondes mutations que connaît le marché mondial de l’énergie.
Car derrière l’hydrogène se dessine déjà l’économie énergétique des prochaines décennies. Si l’Algérie nourrit de telles ambitions, c’est parce qu’elle dispose d’atouts rarement réunis dans un même pays. Le premier est naturellement géographique. Avec l’un des taux d’ensoleillement les plus élevés au monde et d’immenses espaces désertiques, le pays possède un potentiel exceptionnel pour produire de l’électricité solaire à grande échelle, indispensable à la fabrication de l’hydrogène vert par électrolyse de l’eau.
À cette richesse naturelle s’ajoute un autre avantage stratégique : des réserves importantes de gaz naturel, permettant également de développer l’hydrogène bleu grâce aux technologies de captage et de stockage du carbone. Cette double capacité offre à l’Algérie une flexibilité que peu de producteurs possèdent aujourd’hui.
Enfin, le pays bénéficie d’un atout déterminant que beaucoup de ses concurrents cherchent encore à construire : une connexion énergétique déjà établie avec l’Europe. Les gazoducs reliant l’Algérie à l’Espagne et à l’Italie constituent une base solide pour le futur transport de l’hydrogène, réduisant considérablement les coûts de développement des infrastructures.
Cette combinaison de ressources naturelles, d’infrastructures existantes et de proximité avec les marchés européens place l’Algérie dans une position particulièrement favorable au moment où l’Union européenne accélère sa transition énergétique.
Une stratégie construite autour de deux filières
Contrairement à certains pays qui misent exclusivement sur l’hydrogène vert, l’Algérie a choisi une approche plus progressive.Selon un récent rapport de l’Unité de recherche sur l’énergie (ERU), relayé par le site spécialisé Attaqa, la stratégie nationale repose sur deux axes complémentaires.
Le premier consiste à développer massivement l’hydrogène vert grâce aux énergies renouvelables, principalement solaire et éolienne. Le second s’appuie sur la production d’hydrogène bleu à partir du gaz naturel, associée aux technologies de captage, d’utilisation et de stockage du dioxyde de carbone afin de limiter les émissions de CO₂.
Cette complémentarité permet au pays de valoriser simultanément son immense potentiel renouvelable tout en capitalisant sur une industrie gazière déjà performante. L’objectif affiché est clair : produire, à l’horizon 2040, entre 900 000 et 1,2 million de tonnes d’hydrogène vert par an, auxquelles viendront s’ajouter environ 300 000 tonnes d’hydrogène bleu, principalement destinées au marché national.
Cette feuille de route s’inscrit dans une vision de long terme visant à faire de l’Algérie un partenaire incontournable de la décarbonation européenne.
Le défi des investissements
Cette ambition suppose toutefois un changement d’échelle considérable. Pour atteindre les objectifs fixés, l’Algérie devra développer environ 2,5 gigawatts de capacité d’électrolyse, alimentés par près de 20 gigawatts d’énergies renouvelables.
Le coût est à la hauteur des ambitions : près de 25 milliards de dollars d’investissements seront nécessaires d’ici 2040. Aujourd’hui, sept projets ont déjà été annoncés dans cette filière. Cinq concernent directement la production d’hydrogène vert ou de ses dérivés, tandis que deux autres portent sur la création de pipelines destinés à exporter cette nouvelle énergie vers le marché européen.
Ces projets traduisent une évolution profonde de la stratégie énergétique nationale. Cette transformation pourrait ouvrir un nouveau cycle de développement industriel, mobilisant de nombreux secteurs : production d’électricité renouvelable, construction d’électrolyseurs, infrastructures de transport, logistique, ingénierie et recherche scientifique.
Une concurrence régionale de plus en plus vive
Tout cela est bien, ce sera un grand investissement, notamment pour un pays du Sud, mais il faut souligner que les rentrées d’argent potentielles seront énormes. Ce sera une véritable nouvelle économie. Il faut, cependant, noter que la course ne se joue pas en solitaire. Partout dans la région Moyen-Orient-Afrique du Nord (Mena), les investissements se multiplient et plusieurs pays cherchent à devenir les futurs fournisseurs de l’Europe.
Selon le rapport de l’Unité de recherche sur l’énergie (ERU), l’Égypte est aujourd’hui le concurrent le plus avancé. Le Caire ambitionne de développer entre 13 et 27 gigawatts de capacités d’électrolyse dès 2030, avec un objectif d’exportation de 2,8 millions de tonnes d’hydrogène, avant de porter ce volume à 5,6 millions de tonnes à l’horizon 2040. Son portefeuille compte déjà 39 projets représentant près de 60 milliards de dollars d’investissements, soit plus que le double des ambitions d’investissements algériennes actuelles.
La Mauritanie s’est, elle aussi, invitée dans cette course mondiale. Son ambition est de capter 1,5 % du marché mondial d’ici à 2050 grâce aux exportations d’hydrogène vert, d’ammoniac et de fer vert. Plusieurs projets ont toutefois pris du retard, faute de contrats d’achat à long terme capables de sécuriser les financements.
La Tunisie, enfin, mise sur sa proximité avec l’Europe et sur le futur Corridor Sud de l’hydrogène. Tunis vise une production de 8,3 millions de tonnes d’hydrogène vert par an d’ici à 2050, dont près de six millions seraient destinées aux marchés européens. Une stratégie ambitieuse qui suppose néanmoins des investissements estimés à 130 milliards de dollars, soit le double du PIB actuel de la Tunisie. Cela exigera également un environnement réglementaire suffisamment attractif pour convaincre les investisseurs.
Cette concurrence illustre une réalité nouvelle : les pays producteurs d’hydrocarbures cherchent désormais à préparer l’après-pétrole. L’hydrogène est devenu un levier de diversification économique autant qu’un outil d’influence géostratégique.
Des atouts algériens validés
Au-delà des annonces politiques, plusieurs travaux scientifiques confirment le potentiel algérien. Une étude publiée récemment dans la revue internationale spécialisée Applied Energy classe l’Algérie parmi les producteurs d’hydrogène vert les plus compétitifs au monde. Les chercheurs mettent en avant un ensemble de facteurs rarement réunis : un ensoleillement exceptionnel, de vastes espaces disponibles pour accueillir de grandes centrales solaires, des infrastructures énergétiques déjà développées et une proximité immédiate avec les principaux bassins industriels européens.
Selon cette étude, le potentiel technique du pays pourrait atteindre près de 10 millions de tonnes d’hydrogène vert par an, soit un volume équivalent à l’objectif que l’Union européenne s’est fixé d’importer dans le cadre de son programme « REPowerEU ».
Autre élément déterminant : le coût de production. Les chercheurs estiment que celui-ci pourrait varier entre 4,6 et 5,2 euros par kilogramme, un niveau considéré comme compétitif au regard des standards internationaux. Dans un marché où le prix constituera l’un des principaux critères de sélection des futurs fournisseurs, cet avantage pourrait peser lourd dans les décisions des industriels européens.
L’étude souligne également l’importance stratégique du projet SoutH2 Corridor, appelé à relier l’Algérie à l’Italie, puis à l’Autriche et à l’Allemagne. Cette future infrastructure pourrait permettre d’acheminer directement l’hydrogène algérien vers les grands centres industriels européens, tout en s’appuyant, en partie, sur des infrastructures gazières existantes adaptées progressivement à cette nouvelle énergie.
La véritable bataille se jouera sur la vitesse
Disposer d’un fort potentiel ne garantit cependant pas le succès. Dans l’industrie énergétique, les avantages naturels ne suffisent plus. Ce sont la rapidité d’exécution, la stabilité réglementaire et la capacité à attirer les capitaux qui feront la différence.
Le rapport de l’ERU insiste d’ailleurs sur plusieurs priorités : accélérer le développement des énergies renouvelables, sécuriser les financements, construire les infrastructures de transport et de stockage, mais aussi offrir un cadre juridique suffisamment lisible pour rassurer les investisseurs internationaux.
Autrement dit, la compétition ne porte plus uniquement sur les ressources, mais sur la capacité des États à transformer rapidement leurs ambitions en projets industriels.
Pour l’Algérie, le défi est d’autant plus stratégique que le temps joue un rôle décisif. L’Union européenne cherche aujourd’hui à diversifier ses approvisionnements énergétiques afin d’atteindre ses objectifs climatiques. Les premiers producteurs capables de proposer des volumes importants, à des coûts compétitifs et avec une logistique fiable bénéficieront d’un avantage durable.
Une nouvelle page énergétique
Après avoir bâti une grande partie de son développement sur le pétrole puis sur le gaz naturel, l’Algérie se prépare à écrire un nouveau chapitre de son histoire énergétique. L’hydrogène représente bien davantage qu’une nouvelle filière industrielle : il pourrait devenir l’un des principaux moteurs de la diversification économique, de la création d’emplois qualifiés et du renforcement du positionnement géostratégique du pays.
Les fondamentaux sont aujourd’hui réunis : un potentiel naturel exceptionnel, des infrastructures existantes, une proximité avec le premier marché mondial et des études scientifiques qui confirment la compétitivité du pays. Reste désormais à transformer ces atouts en réalisations concrètes.
Car, dans cette nouvelle course mondiale, le véritable enjeu n’est plus de savoir qui possède les meilleures ressources, mais qui sera capable de les valoriser le plus rapidement. Pour l’Algérie, les prochaines années seront donc décisives. Elles diront si le pays parviendra à convertir son immense potentiel en leadership régional ou s’il laissera d’autres acteurs prendre une avance difficile à rattraper sur le marché de l’énergie du futur.
G. Salah Eddine
